mercredi 19 juillet 2017

La rançon du succès

Céret, Fernando Robleño, Alberto Aguilar, et les toros de José Escolar Gil, une formule déjà connue et même gagnante.
Plusieurs fois, avant cette corrida de dimanche, les deux toreros et l'élevage avaient coïncidé sur la même affiche.
L'élevage d'Escolar est quant à lui le plus prisé à Céret, et on pouvait en avoir le coeur net en lisant le papier de Richard Roigt publié dans la revue Toros et repris dans le livret de présentation de la feria.
Céret, Escolar, Robleño, Aguilar, la première rencontre, c'était en 2010. Depuis, avec l'évolution progressive des moyens de communication et des réseaux sociaux, on parle de Céret de Toros de manière croissante chaque année.
Toujours plus d'engouement, avec même pour cette année 2017 la télé en direct ! Dimanche aux arènes, il y avait le plein ou pas loin, avec un public franchement plus sympa et conciliant avec les toreros que pour les autres courses de la feria. La prime aux habitués.
Sept ans après la première rencontre, il semblerait que les rôles se soient inversés, puisque cette fois c'est Alberto Aguilar qui est sorti en triomphe.
Impossible, avant même un nouveau paseo, d'oublier cette corrida de 2010. Il y avait, cet après-midi là, une toile grise au-dessus du Vallespir. Et une exceptionnelle corrida de José Escolar Gil. Fernando Robleño avait touché un lot encasté, mais pas le plus périlleux, parvenant tout de même à sortir en triomphe avec une et une oreilles. Mais c'est Alberto Aguilar qui chez les toreros avait lors de cette corrida laissé une immense impression. Emmené à l'époque par Fernández Meca, il avait réalisé un total de trois tours de piste acclamés. Seulement trois tours de piste, à cause de ses échecs avec l'épée. Mais alors quelle puissance dans ses combats, tout d'abord face à un toro dur, et ensuite face à Cuidadoso, un grand et superbe toro d'Escolar, bravissime. Alberto Aguilar avait dédié ce toro au vicois Jean-Jacques Baylac, qui s'en alla à peine quelques mois plus tard. Car à Vic, avec un triomphe en nocturne en 2008 face à des toros de Darré, Aguilar avait pu relancer sa carrière, avant d'en obtenir un autre à Pentecôte 2010 devant des Palha.
Mais comment faire mieux et exceller autant qu'en 2010 ?
Dimanche, la corrida de José Escolar était bien présentée, finement armée et dans le type Albaserrada. A la pique, les toros allèrent 17 fois sans être braves et sans pousser, les deux piques les plus ovationnées par le public étant les plus légères et les plus symboliques, au premier et au quatrième. Des toros, par la suite, inégaux en comportement. Cela faisait penser à certaines voire beaucoup de corridas de Victorino Martín.
La Cobla Mil.lenaria joua très bien, même au-delà de son répertoire classique, avec des morceaux comme España Cañí, Gallito ou En er mundo. Et dans les cuadrillas, on releva l'excellente prestation de l'ancien matador Iván García.
C'était la vingtième corrida cérétane de Fernando Robleño, dans un costume rouge et noir, et chose particulière, il le fit avec la montera à la main. On put apprécier, pendant ses combats, les conseils prodigués par son apoderado Rafael Corbelle, ancien banderillero, et qui n'eut jamais de mots brusques. Que de bons conseils, ce qui change de beaucoup de trépignements habituels dans l'entourage des toreros. Robleño eut des moments intéressants face au premier, encasté et noble, puis fit l'effort de tenter d'allonger la charge de l'exigeant troisième. Le cinquième, haut et armé, se retrancha et sembla perdu dans l'arène après trois mauvaises piques. Et là, Fernando Robleño tenta tout, le maximum. A chaque fois, il estoqua mal et dut quitter son arène fétiche à pied sous ce qui était quand même une ovation affectueuse.
L'après-midi d'Alberto Aguilar était mal engagé à la vue de son combat initial. Le torero fut débordé face à un toro vite compliqué et avisé. On se disait qu'il ne rééditerait pas sa bonne prestation de l'an dernier face aux toros de Moreno de Silva, quand un trophée lui fut refusé malgré une très forte pétition. Et là, en cette nouvelle corrida, c'était pourtant la même présidence.
Aguilar décolla seulement en fin de faena face au noble quatrième, qu'il termina fort avec de belles naturelles. C'est une première épée habile qui lui permit de couper. Quant au combat du sixième, noble, encasté, et aux charges longues avec de la transmission, Aguilar eut là aussi des moments alternatifs, semblant parfois même trop distant de la bête. Son salut et son triomphe, il les dut probablement à un spectateur qui lui demanda de terminer par une série gauchère. Autre épée efficace, et triomphe avec certains airs de hold-up. Alberto Aguilar venait d'obtenir une sortie en triomphe à Céret le jour où on ne l'aurait absolument pas attendu.
S'en suivit un final épatant que l'on trouvera un poil triomphaliste. Quatre tours de piste.
Une vuelta au toro, qui n'était pourtant pas un toro de bandera... il faut d'ailleurs souligner que deux spectateurs demandèrent même l'indulto en fin de faena.
Une vuelta du torero avec l'oreille.
Une vuelta du torero avec le mayoral... qui dans un geste un peu inélégant s'est immiscé en piste alors que Robleño quittait l'arène sous l'ovation.
Et une vuelta finale du torero porté en triomphe, avec le mayoral collant à pied derrière le peloton.

Florent  

mardi 18 juillet 2017

Corrida d'antan dans tes dents

Trois heures sans un seul instant d'ennui. Avec l'attention et les regards fixés sur ce que l'on voyait en piste. L'archétype de la corrida dure, chose à laquelle on peut s'attendre quand sont annoncés les fers de Saltillo et Moreno de Silva. Enfin pas systématiquement, car il y a un peu de tout dans cette maison, et la corrida de l'an dernier à Céret avait été plutôt pacifique par rapport à la réputation. De même, il arrive à cet élevage de sortir en novilladas des pensionnaires braves, encastés et parfois nobles même.
Mais la corrida de Céret 2017, elle, c'était se prendre en pleine figure la réalité et la vérité des corridas dures. Une corrida sans oreilles, dures à aller chercher, et qui a de quoi remettre les idées en place. Bravo, par avance, aux toreros qui acceptent de s'annoncer devant ces toros.
Des toros aux têtes chercheuses, et d'ailleurs, même ceux qui paraissaient plus abordables possédaient eux aussi un danger sourd. Nous vîmes cinq toros de cette maison, trois du fer de Saltillo, et deux de Moreno de Silva (quatrième et sixème), tout en sachant que progressivement, il n'y aura plus de toros du second fer car tous sont désormais estampillés Saltillo. Il y eut également, comme la veille, un réserve des héritiers de Christophe Yonnet, sorti en deuxième position.
Corrida à la caste dure des toros de Joaquín Moreno de Silva, 24 assauts au cheval pour les cinq toros en question, tout en comptant les rencontres du manso sixième. Deux piques pour le Yonnet, également compliqué dans son genre.
C'est le tout premier toro de l'après-midi, Vendaval (ce qui signifie tempête), qui donna le ton de la corrida. Avec des allures de toro ancien, les armures vers le haut, une carcasse très charpentée. Un toro de toute première catégorie. Et aussi un toro dur, sautant dans la cape, agitant sa tête avec violence face au cheval, ce qui coûta à Gabin Rehabi une légère blessure à l'épaule. Ce toro d'ouverture, encasté et dur, mourut debout, en luttant, après une épée très basse.
On comprenait, dès lors, toute l'importance qu'il fallait donner à ces combats et à ce qui se passait dans l'arène. Cela, le public ne le comprit pas forcément en toutes circonstances.
Heureusement que l'expérimenté Sánchez Vara était là, en chef de lidia. Après son combat au premier, et après avoir estoqué le premier toro de Pérez Mota, il se frotta au quatrième, un toro âgé de Moreno de Silva. Son subalterne, Raúl Ramírez, fut presque secoué au moment d'exécuter son saut à la garrocha. Et Sánchez Vara, lui, vit même le toro le poursuivre aux banderilles, en tentant de le chercher une fois la barrière sautée, où en essayant de l'accrocher après une dernière paire al violin. Danger sourd d'un toro qui réfléchit, et faena longue de Sánchez Vara, dans une vraie adversité, et au final une bonne estocade, libératoire qui permit au torero de faire un honorable tour de piste.
En deuxième position sortit un réserve de Yonnet après que le titulaire de Saltillo ait montré une faiblesse au niveau d'une patte. Bien présenté et armé le Yonnet, qui donna pendant la faena un coup de tête obligeant Pérez Mota à rejoindre l'infirmerie. Blessure, heureusement superficielle, au niveau du cou.
Le torero andalou retourna en piste pour affronter le cinquième, du fer de Saltillo, un toro avec énormément de force au cheval, qui renversa l'équipage d'Oscar Bernal, et faillit percuter picador et monosabios un peu plus tard lors d'un tiers du chaos. Encore un toro à la caste dure, et cette fois, c'est le frère du matador, Juan Contreras, qui brilla banderilles en main. A la muleta, ce toro paraissait plus évident que d'autres, mais il était lui aussi diablement encasté et exigeant.
On avait compris que ce serait un baptême du feu pour Noé Gómez del Pilar, qui se présentait en France en tant que matador. Il eut un premier toro exigeant, mais sans commune mesure avec le sixième. Le sixième, c'était Ruiseño, peut-être le dernier toro combattu dans des arènes avec le fer de Moreno de Silva. Un toro fort en présence, corpulent, et un pelage gris clair rappelant celui des toros de Pablo Romero. Et ce fut un combat sans trêve. Ruiseño donna des avertissements au matador dès les passes de cape, et semblait d'ores et déjà savoir ce qui se cachait derrière. Dix rencontres au cheval, qui étaient nécessaires compte tenu de l'adversité, et une bronca gigantesque de la part du public qui eut du mal à évaluer la situation et l'adversité. Une bronca aussi forte que le danger de ce toro.
Aux banderilles, les hommes en habits de lumières connurent bien des frayeurs lors de leurs passages, et la présidence prit l'excellente décision d'interrompre le tiers, même s'il n'y avait que deux banderilles égarées sur le toro. On pensait que Gómez del Pilar ne traînerait pas et irait directement chercher l'épée, mais ce ne fut pas le cas, puisque celui-ci devait considérer qu'il avait une carte à jouer, coûte que coûte. Une carte très dure, celle de rester avec sang-froid devant un toro manso et d'un immense danger. Il y eut, au milieu de ce combat sous tension, des passes très méritoires de la part de Gómez del Pilar, qui parvint à vaincre le toro de Moreno de Silva, et au final eut droit à une ovation méritoire.
Trois heures, pas une seconde de superflu, juste des toros durs et des toreros valeureux.

Florent

Ouvrez les portes

Si Céret existe encore sur la carte taurine, quasiment esseulée dans sa zone géographique, c'est grâce à son sérieux. Un sérieux indiscutable, et une réputation maintenue année après année depuis trente ans. Et ce n'est pas un raccourci que d'affirmer que sans l'ADAC à Céret, cette ville n'accueillerait aujourd'hui probablement plus de corridas.
Samedi matin, il y avait une novillada de Raso de Portillo, et l'impression de passer par à peu près toutes les sensations que l'on peut vivre dans une arène.
Une novillada forte, sérieuse, respectable, digne des lieux, et tout à fait acceptable pour la catégorie. A une exception près, et c'est là que l'on peut s'interroger, en rapport avec l'époque. Un cinquième novillo, "Ulano", magnifique, avec beaucoup de trapío, une estampe... mais beaucoup plus toro que novillo et dépareillant complètement du reste du lot. Une forte ovation à son entrée sur le sable, mais aussi la crainte et le pressentiment que l'on pouvait courir à la catastrophe. Certes, on pourra toujours dire que le caractère et le volume ne sont pas liés, et que des toros plus petits peuvent blesser, mais celui-là semblait vraiment démesuré.
Pourtant, il y a eu par le passé à Céret et dans d'autres arènes des novilladas avec des éléments aussi charpentés et corpulents que ce cinquième. Il y a cinq ou dix ans encore, des novilladas aussi fortes pouvaient exister à la rigueur car les novilleros les affrontant avaient plus d'expérience et de courses à leur actif. Aujourd'hui, avec la baisse du nombre de novilladas à vue d'oeil, pour de multiples raisons et facteurs, c'est le désert de Gobi en la matière.
Et dans n'importe quelle arène, lorsqu'arrive une novillada très forte, les jeunes qui s'y collent arrivent avec une expérience réduite. En 2016, en France, en prenant quasiment toutes les novilladas de la sorte, Manolo Vanegas et Guillermo Valencia, en plus d'assurer, ont réussi à masquer des carences qui existent réellement chez les novilleros actuels. En 2015, en se frottant peut-être trop tôt à ce type de courses, Louis Husson est tombé sur une marche trop haute et a dû renoncer à sa carrière.
C'est donc Daniel García qui affronta le fameux "Ulano", plus fort que beaucoup des toros d'Escolar Gil prévus pour le lendemain, bien qu'il ne s'agisse pas du même encaste et des mêmes caractéristiques en morphologie. Mais c'était frappant. Daniel García, conseillé depuis la barrière par Tomás Campuzano, a un concept pur et sans fioritures. Un novillero à revoir. En septembre dernier, il a remporté à Villaseca de la Sagra un trophée malgré un accrochage effrayant. Et cette année à Madrid, en avril, un novillo l'a encorné au cou. Beaucoup de novilleros, dont Daniel García fait partie, payent actuellement un tribut fort à leur passion et à leur détermination. Mais à quel prix ? Il est terrible que par compensation, ces jeunes gens doivent affronter des novillos-toros tandis que tant de vedettes ou autres n'ont que des adversaires très calibrés.
Au deuxième novillo, brave mais mal piqué, et par la suite amoindri, Daniel García avait déjà montré de beaux gestes. Tout comme au cinquième, très impressionnant donc, auquel il servit un somptueux début de faena par le bas, avec des doblones. Un exemplaire encasté, mais avec des possibilités... qui au seul moment où il paraissait éteint, sur la seule erreur d'inattention du novillero, le percuta de façon tragique. Quasiment tous les novilleros font des erreurs et celle-ci semblait arriver. On vit Daniel García tamponné, crocheté, commotionné, alors qu'un banderillero venant à la rescousse fut lui aussi soulevé. Par miracle, on ne déplora aucun coup de corne mais cela aurait pu être terrible. Comme dix ans auparavant, jour pour jour, le 15 juillet 2007... une bonne étoile sembla planer au-dessus des arènes de Céret.
Au-delà de cette parenthèse, on a connu chez Raso de Portillo des novilladas plus braves et plus encastées que celle-ci. 19 rencontres tout de même au cheval... tout en sachant que les deuxième et quatrième, les plus braves, ont été les plus mal piqués. Mario Palacios a affronté un premier novillo manquant d'étincelles, et un quatrième, au pelage gris, brave, encasté, et qui lui posa des difficultés.
Quant au troisième novillero à l'affiche, c'était le français Maxime Solera. Dans un costume vert bouteille et or, le même qu'à Peralta, en Navarre, où je l'avais pour ma part découvert, et où il avait reçu le prix au triomphateur. Maxime Solera, qui affiche peu de novilladas à son actif pour le moment, est encore méconnu. Il a, en tout cas, une envie et une générosité débordantes.
Présentation à Céret, et départ vers le toril, à portagayola. C'était face au troisième novillo, le soleil tapait fort, et l'on sentit un grand frisson, l'intensité dramatique d'un tel moment. La solitude face au défi, face à un jeu de portes, et face à l'adversaire qui au final déboule du toril. Cette sensation est encore plus forte à Céret qu'en d'autres endroits. Devant ce troisième Raso de Portillo, court de charge, on vit déjà chez Solera un courage indéniable et un métier encore à parfaire.
Mais c'est au sixième que vint le très grand moment de la matinée. Une autre portagayola, avec toute la vérité que cela implique, et un novillo passant très près de l'homme. En quatre rencontres, le Raso se défendit et fit sonner les étriers, c'est pour cette raison que plus tard on eut du mal à comprendre le tour de piste accordé. En revanche, le picador Gabin Rehabi sut parfaitement accomplir le tiers et reçut une forte et juste ovation.
Maxime Solera, qui avait été très appliqué dans les lidias et les mises en suerte, ne se démonta pas au moment de prendre la muleta. Des cites de loin face à un novillo encasté et exigeant, et une volonté d'imposer un toreo engagé, qui passe ou qui casse, avec les cornes frôlant le costume. Le novillero français sut donner la distance, dans les cites et dans les séries. Et de la main gauche, il signa deux à trois séries d'une énorme intensité, déclenchant les "olés" les plus profonds. Alors que la Cobla joua "Gallito", Maxime Solera fut surpris et vola sur les cornes, réalisant un soleil et retombant durement. Qu'importe, car il se releva et sa faena avait fait le plein d'émotion.
Pourquoi pas deux si il tue bien... Mais hélas, sans que ce ne soit volontaire, l'épée tomba trop bas, et les trophées s'envolèrent. Il y avait, et il y a encore, la fierté non dissimulée de voir un français (et même deux, avec le picador) briller en ces lieux, car ils sont rares à s'y aventurer. Et au final, le tour de piste au cours duquel fut acclamé Maxime Solera valait bien plus que des oreilles...

Florent

(Image de Louise G.)

lundi 17 juillet 2017

Le Chaconisme

C'était un réel plaisir de commencer une feria de Céret par une corrida de Miura. Le fer tracé sur le sable et peint sur les burladeros. S'imaginer les entrées en piste typiques des toros de cet élevage, hauts, longs, et qui forcément, ont de quoi faire forte impression dans une aussi petite piste. Plein d'images en tête des toros du fer le plus mythique dans l'histoire de la tauromachie.
Mais il y a deux épines éventuelles quand est annoncée une corrida de Miura. La faiblesse et l'état des cornes. A Céret, ce sont les cornes qui ont posé problème, une chose qui n'est pas nouvelle pour les toros porteurs du A. Avant la corrida, les organisateurs avaient pris le soin d'annoncer que les toros avaient les cornes abîmées et qu'ils assumaient de les faire combattre en l'état.
Un désastre, et des broncas, car quasiment tous les exemplaires de Miura avaient les extrémités explosées.
Et le plus dur à savoir dans cette histoire, c'est la cause, car les hypothèses sont multiples. La plus simple, qui est pourtant la plus difficile à vérifier, est de dire que les cornes ont été sciemment manipulées. Mais il ne devrait échapper à personne que depuis des décennies, beaucoup de toros de Miura, même lors de grandes corridas, avaient des pointes grossières et dans un sale état. Il faut dire que lors des embarquements ou des débarquements, les Miura font partie des toros qui cognent le plus sur les repères aux alentours. Comme des furies. Une autre hypothèse pourrait aussi être que les toros avaient déjà les armures abîmées depuis un moment, qu'elles auraient été arrangées au campo pour paraître correctes, sans pour autant tenir ensuite. Pour avoir un jour eu la chance d'assister à une analyse de cornes réalisée par des vétérinaires, ceux-ci faisaient remarquer que les Miura avaient une surprenante particularité : une base de la corne très dure, beaucoup plus que celles des autres toros, et des pointes (la partie noire) fragiles. On peut ainsi se poser plein de questions à ce sujet, et ne pas se limiter à une seule, car les pistes sont nombreuses. Il n'empêche que l'état de ces cornes était mauvais et ne pouvait laisser le public indifférent.
Vraiment dommage dans tous les cas, puisqu'il n'y a aucun regret à avoir programmé une corrida de Miura en ces lieux. Cela avait de la gueule.
Et si le public eut du mal à se concentrer sur les combats des toros de Miura à cause de leurs armures, ils gardèrent dans leurs comportements des caractéristiques de leur sang, sans pour autant être spectaculaires. Une tendance à se retourner sur l'homme et à ne pas être des plus abordables. Le quatrième toro, le seul possédant le A en bas de la cuisse, était le plus noble et offrait davantage de possibilités au torero. Paulita, qui venait accompagné d'une magnifique cuadrilla (Sergio Aguilar, Iván García, Manolito de los Reyes) a été discret, alors que Pepe Moral pour sa part n'a pas montré de motivation et d'envie.
Ce qui n'était pas le cas d'Octavio Chacón. A son premier toro de Miura, court de charge et dangereux, Chacón a montré un grand courage, avec de la patience et des cites de face. Hélas, il n'estoqua pas du premier coup et perdit un trophée potentiel.
Le cinquième Miura entra dans l'arène, avec des pointes détruites et aussi de la faiblesse. Cela semblait être un traquenard pour tout le monde, aficionados, toreros, organisateurs, et aussi certainement représentant de l'élevage, car comment de gaieté de coeur peut-on apprécier de voir combattre un toro dans cet état ? Le Miura fut changé, et entra à la place un pensionnaire du regretté Hubert Yonnet, qui se cassa une corne à la base en tapant contre un burladero, après avoir répondu à un cite d'un subalterne.
Difficile alors pour Octavio Chacón de renverser la tendance... ce qu'il fit pourtant. Entra en piste un toro avec cette fois le fer des héritiers de Christophe Yonnet, le numéro 11, Tranquilito (une allusion à Robert Piles). Un toro bien présenté et armé, astifino, qui prit trois piques, mais tarda à venir et sembla arrêté au centre de l'arène. A ce moment-là, c'était une autre corrida, et on avait complètement oublié qu'il y avait à l'affiche des toros de Miura. Octavio Chacón est venu à Céret comme beaucoup viendraient à Madrid. Un torero de coeur, présent dans la lidia. Entre le centre de l'arène et les planches, le torero andalou a commencé par deux superbes séries droitières, en donnant la distance, en citant de loin, sans bouger, les talons cloués au sol, alors que le Yonnet venait fort et passait près des fémorales. Quel état d'esprit de ce torero, que l'on avait déjà apprécié à Vic, et qui s'exposa à chaque passe, à droite comme à gauche. Il termina par des manoletinas, et porta un pinchazo en se faisant sérieusement secouer. Tandis qu'il pouvait être incité à la prudence, il amena le toro de Yonnet en plein centre de l'arène, et estoqua avec une incroyable sincérité, et un nouvel accrochage à la clé. Une oreille, qui est l'un des seuls instruments de mesure existant en tauromachie, une oreille certes largement méritée, mais qui n'est qu'un symbole quand on pense que ce torero s'est joué la peau pour l'obtenir. Olé torero !

Florent


(Image de Philippe Gil Mir : l'estocade d'Octavio Chacón)  

mercredi 5 juillet 2017

Intercités de nuit

S'il n'y avait pas eu les toros, je me serais peut-être bien passionné pour les trains. Mais pas les modèles sophistiqués, plutôt les petits trains, ceux qui empruntent des sentiers improbables et conservent une vitesse modérée afin d'apprécier encore les paysages.
Quelle surprise ce dimanche soir en rentrant de Boujan-sur-Libron, sur les quais bordelais, en voyant le florilège d'installations pour une seule fête, celle de l'inauguration de la LGV. Trônait en hauteur une gigantesque boule à facettes, pour célébrer, nous dit-on, une révolution. Le Paris-Bordeaux en deux heures ou presque. Une connexion entre grands centres urbains, et une construction et un projet à prix forts. Des milliards paraît-il.
Mais raccourcir autant une distance naturelle entre deux espaces a de quoi mettre à mal quelque part le vrai sens des voyages. Deux heures de trajet en LGV, se rendre au bar du train, prendre deux sandwiches triangles, s'en mettre pour 19 euros, après tout, c'est peut-être ça le progrès ? La modernité ?
Un romantisme qui se perd de jour en jour. Davantage de charme ont les wagons des Intercités, ces fameux trains Corail, qui certes il est vrai, commencent sérieusement à prendre de la bouteille.
Il existe bien encore quelques trains Corail, dont un, rénové, qui fait le trajet de Bordeaux à Marseille, et qui couvre ainsi certainement sans le savoir toute la latitude de la géographie taurine française. Intercités de jour et de nuit.
Et si tu t'arrêtes en gare de Béziers, en contrebas des allées Paul Riquet, le village de Boujan-sur-Libron n'est guère éloigné.
Il y avait ce dimanche à Boujan, dans le cadre de la feria, une journée consacrée à l'élevage de Dolores Aguirre.
Une novillada non piquée tout d'abord, dantesque, avec trois premiers exemplaires beaucoup trop forts pour la catégorie. Difficile de trouver un juste milieu en la matière, car souvent, on peut considérer les cornus trop petits en novilladas sans picadors, et d'autres fois trop imposants. Mais il est nécessaire, dans tous les cas, de se rapprocher de ce juste milieu pour les non piquées. Des Dolores Aguirre avec du fond, avec même à la fois caste, mobilité et puissance, comme le premier, chose intéressante, mais qui se transforma en moment de panique. Cristian Montoro, de façon prévisible, fut débordé par "Cigarrero" qui était un sacré adversaire. Sonnerie des trois avis pour le novillero espagnol, qui entre le très sérieux Dolores Aguirre et le vent tourbillonnant, connut un calvaire aussi long qu'un tunnel ferroviaire.
Mouvementé fut également le combat de Carlos Enrique Carmona, qui s'en tira bien mieux, tout comme le nîmois El Pere, face à deux autres erales aux gabarits de "tontons".
En présentation, le bon compromis était le quatrième eral de Dolores Aguirre, "Burgalés", destiné au nîmois Raphaël Raucoule "El Rafi". Ce dernier livra une prestation complète, à la cape, aux banderilles, à la muleta, et avec l'épée, coupant ainsi deux oreilles. Un jeune espoir d'un grand intérêt et à suivre.
L'après-midi, toujours les Dolores Aguirre, en novillada piquée cette fois. Un très beau lot en présentation, totalisant 18 rencontres au cheval, et avec des possibilités, comme le bon premier, le quatrième ou encore le cinquième. Mais la sensation aussi d'un manque de transmission et de cette étincelle caractéristique qui existe dans cet élevage.
Le landais Baptiste Bordes ne put accomplir que deux écarts, car il fut blessé par le deuxième novillo, qui l'accrocha de façon très brève, mais suffisante pour faire des dégâts au niveau du mollet.
On aurait aimé plus d'intensité dans les combats, comme dans ceux de Miguel Angel Pacheco, qui avait été bien plus en vue sous la pluie à Vic. Idem pour le mexicain Luis Manuel Castellanos, qui ne parvint pas à capter la bonne charge du cinquième, fuyard, mais qui était encasté et avait une vraie transmission dans chacun de ses assauts.
A la pique, ce cinquième novillo avait rencontré Gabin Rehabi à quatre reprises. Les deux premières avec combativité, et les deux autres en sortant seul. Un beau tiers de piques tout de même, qui permit au picador arlésien de quitter la plaza sous l'ovation.
Pour Maxime Solera, c'était sa première novillada piquée sur le sol français. Et, excusez du peu, face aux Dolores Aguirre. On a remarqué chez lui des attitudes sincères, en accueillant son premier novillo à genoux, et en tentant de faire les choses avec patience, des cites de loin, de la distance, et une volonté de peser sur les novillos. Dommage qu'une épée de travers ait ponctué son premier combat, car il aurait largement pu prétendre à un trophée. Un autre défi sera son prochain paseo, puisqu'il s'agit des Raso de Portillo à Céret.
Boujan, Céret, et tant d'autres endroits, qui sur la carte ferroviaire, malheureusement, n'existent pas. De nos jours, les trains desservent peu ou mal les villes taurines.

Florent  

mardi 4 juillet 2017

Il est passé où le Maño ?

Boujan-sur-Libron, aux portes de Béziers, accueillait ce week-end une feria de novilladas attrayante, chose que nul ne peut contester. Et pour preuve, samedi après-midi, cette petite arène affichait quasiment le plein, à cent places près du "no hay billetes".
Une novillada annoncée comme un événement, avec un élevage en vogue, celui de Los Maños, pour trois novilleros français : Andy Younès, Tibo García et Adrien Salenc. Un trio inauguré en 2016 à Tarascon face à un lot de Jalabert pour une course qui avait été plus qu'intéressante.
On en attendait donc beaucoup à Boujan, pour une année 2017 où peu d'arènes sont actives dans le département de l'Hérault. Seulement trois : Béziers, Boujan et Mauguio, puisque Palavas n'a pas donné de corridas cette année et que la plaza de Lunel est actuellement en travaux.
Des attentes, et bien sûr... des déceptions. Un lot de Los Maños très inégal, avec de nombreuses cornes dans un état déplorable.
Des novillos qui avaient probablement accusé le voyage, et le fait qu'à Boujan-sur-Libron, il n'y a pas de corrales. Des pelages spectaculaires, oscillant entre le gris et le blanc pour les pensionnaires de l'élevage d'Aragon. Et des comportements décevants, malgré un total de quinze piques, tout de même, et parfois des charges et des poussées intéressantes face aux chevaux de Bonijol.
Pas un bon lot, mais quand même, il y avait matière à en tirer davantage. Et chez les trois jeunes français, l'esprit novillero sembla manquer en ce jour, celui de la fougue et de la compétition.
Cinq silences et une seule ovation, pour Tibo García face au deuxième, après un combat honnête. Dans le lot de Los Maños, il y eut surtout un très bon novillo, le troisième, brave, noble et bon, "Bonito", le numéro 42. Il prit trois piques, et c'est Adrien Salenc qui l'affronta, débuta bien à la cape, et également à la muleta, mais ne parvint pas à en prendre la mesure et à en profiter.
Pourtant, les arènes étaient pleines, et au départ, il y avait de quoi y croire !
C'est souvent comme ça en tauromachie, et c'est l'inattendu qui triomphe. Comme ce matin de l'été 2015 à Parentis où face au même élevage de Los Maños, devant 800 ou 900 personnes à peine, le novillero colombien Guillermo Valencia avait affronté l'impressionnant "Tostadino", livrant un combat émouvant, et coupant deux oreilles. Deux oreilles figurant parmi les plus indiscutables corridas et novilladas confondues ces dernières années en France.
Enfin, comme dans toutes les arènes depuis quinze jours, un hommage fut rendu en début de novillada à Iván Fandiño. C'était émouvant, et l'on apercevait dans le callejón Antoine, valet d'épées de Tibo García, et qui accompagnait très souvent la cuadrilla et le torero d'Orduña.

Florent

samedi 24 juin 2017

Solitude sonore

Quand j'étais petit, les soirs d'été parfois en regardant la télé, je rêvais de voir un reportage évoquant un après-midi de toros. Un reportage qui conterait la dernière dépêche d'un grand triomphe ou d'un après-midi d'exception. Il y en eut très peu, voire même pas du tout. D'autres sujets ont toujours été privilégiés par les grandes rédactions.
Les jours ont beau défiler, au rythme de ce début d'été, mais le coeur est encore lourd ce soir. Vifs sont les souvenirs d'Iván Fandiño, durs et insupportables sont les écrits et les paroles stupides. Mais même si cela semble dur, il faut, au maximum, tenter de faire abstraction.
Nombreuses aussi sont les images qui reviennent du maestro. Curieusement, une bonne partie est consacrée à la concentration qu'il avait chaque après-midi avant d'entrer dans l'arène. En s'isolant dans les coulisses, fixe et au regard fermé. J'ai retrouvé celle-ci, datant de la Madeleine 2013 à Mont-de-Marsan. Iván Fandiño, dans ces circonstances, était toujours imperturbable.
Cette attitude, c'est une splendide illustration de la "solitude sonore du toreo" de José Bergamín. Solitude, concentration, dans l'ombre, avant de déployer au grand jour tout le talent et la détermination. Un grand torero dont quelque chose dit aujourd'hui qu'il ne faudra jamais cesser de chanter son courage et ses vertus.
Gaoneras face au toril, doblones, ces passes en pliant le genou, une muleta ferme, des estocades en s'engageant avec une incroyable sincérité. Maître des épées qu'il était. Iván Fandiño a tellement donné dans l'arène, à vouloir transmettre et émouvoir. Mais aujourd'hui encore, c'est très dur.
A Mont-de-Marsan, son nom est gravé sur l'affiche de la prochaine feria, à laquelle il ne pourra malheureusement pas prendre part. Mont-de-Marsan, l'une de ses arènes, dont il avait gagné l'admiration un soir de 2012, sous un ciel gris et électrique, en affrontant avec verve un toro de Fuente Ymbro. Deux oreilles de catégorie.
Pas plus qu'il ne reviendra à Madrid, où il lui arrivait parfois d'appeler les toros de loin, quel que soit le fer sur la cuisse.
Voir des toreros et les apprécier, c'est entrer dans un monde différent. Torero, après tout, est un métier qui existe seulement dans quelques régions de la planète. Des hommes qui vivent l'aventure à fond, à une époque où d'autres affirment que cela n'a plus sa place.
Mais les journaux, eux, pourtant, ne cessent jamais d'abreuver leur audience de faits divers, et de sensationnalisme qui attire l'oeil curieux. Dans les grandes rédactions, il est peu souvent question de tauromachie, sauf quand il s'agit de drames. Et l'on en revient à cette histoire d'informations construites autour des faits divers.
Époque bizarre, où aussi, les considérations sociales régissent pratiquement tous les compartiments des scènes du quotidien.
Sauf quand les yeux sont rivés sur l'arène, sur les hommes en habits de lumières et sur les toros. Là, l'atmosphère nous fait, à beaucoup, oublier qui nous sommes. Ce qu'il y a en bas, c'est un combat. Un truc à part.
Dans le combat, alors que beaucoup ont en idéal la tauromachie andalouse, raffinée, esthétique, Iván Fandiño s'est fait une place dans le coeur des aficionados. Lui le Basque, le torero du Nord. Avec force, grand courage, et émotion dans tout ce qu'il faisait.
Lui qui nous a tant fait vibrer aujourd'hui nous fait pleurer.
Il arrive, dans certaines circonstances, d'entendre dire que la génération de toreros actuellement en activité est décevante et perfectible. Mais rien que de l'époque de Fandiño, on remarque que beaucoup de toreros nés au début des années 80 forment une incroyable génération. Des toreros qui ont tous connu des passages à vide avant de revenir sur le devant de la scène. Une génération dont faisait partie Iván Fandiño, et dans laquelle on compte aussi Manuel Escribano, Emilio de Justo, Alberto Aguilar, Sergio Aguilar, Paco Ureña, Alberto Lamelas, et tant d'autres. Tous différents, mais qui au moins un jour dans une arène, ont transmis une intensité rare.

Si les aficionados chantent leurs mérites, ce n'est pas le cas des journaux télévisés de 20 heures. Tant pis. Il ne faut pas oublier que c'est l'afición qui pousse les toreros. La perte d'Iván Fandiño paraîtra toujours aussi cruelle. Mais parce que lui, et d'autres, sont partis, il faut que l'histoire continue. Quel meilleur hommage que de voir d'autres toreros prendre la relève, et honorer avec splendeur cet héritage. Il conviendra de les saluer, et de dire à quel point ils auront été remarquables, sur le moment. Mais pas après. Car après, hélas, c'est trop tard.

Florent

mardi 20 juin 2017

Les lions indomptables

Passion pour la tauromachie, pour le meilleur et pour le pire. On souhaite toujours le meilleur, en toutes circonstances, tout en sachant que le pire est une éventualité, et que des destins peuvent basculer à n'importe quel moment.
Vivifiantes sont les images de la carrière d'Iván Fandiño, de ses triomphes et de ses coups d'éclat.
Mais quelle onde de choc depuis ce samedi 17 juin. Il y a de quoi être incrédule et groggy à la fois.
La colère, aussi, est un sentiment qui peut nous traverser quand on lit un certain, et même grand, nombre de commentaires et remarques abjects. C'est très dur, mais il faut tenter de faire abstraction. Il en est ainsi, à l'époque des réseaux sociaux, où malheureusement certaines personnes ont des avis sur tous les sujets et sur toutes les questions. Leur manque quand même peut-être à l'appel l'éducation et le respect.
Commenter et se prononcer, sans même parfois absolument rien connaître des tenants et des aboutissants d'une course de toros. Ce qui est très souvent le cas.
Reviennent à la surface tous les souvenirs d'Iván Fandiño. Dans un costume vert et or, ce mano a mano héroïque avec David Mora en 2011 à Madrid. Toujours dans la même arène, le couronnement de 2014 avec une estocade sans muleta qui permit à Fandiño d'ouvrir la porte la plus convoitée de la planète des toros.
Trois ans plus tard, un autre toro, de Baltasar Ibán, nous a rappelé la plus dure des réalités d'une arène.
D'une autre génération, Antonio José Galán, surnommé "El Loco", estoquait souvent les toros sans muleta. Dans une interview un jour, il confiait que sur environ 200 tentatives sans muleta, il fut blessé seulement quatre fois.
Galán, lui, est mort en voiture, un jour de l'été 2001, tandis qu'il rentrait de Bayonne où toréait son fils David Galán. Au cours de cette novillada matinale, Antonio José Galán avait reçu le brindis d'un jeune novillero sans picadors à l'époque : Manuel Escribano. Puis vint la stupéfaction, et l'annonce de sa disparition.
L'immense courage de Galán, celui de Fandiño, et de tant d'autres toreros, montrent qu'il n'y a pas que la technique et la rationalité en tauromachie. Loin de là. Existent aussi une énorme part d'imprévu, et des choses magiques, surpuissantes, qui dépassent la raison.
Se jouer la vie dans l'arène, loterie quotidienne des toreros. Tandis que d'autres individus rient aujourd'hui de destins tragiques et le font publiquement de façon obscène. Ceux-là, la plus grande chose qu'ils aient un jour pu risquer, ce sont certainement deux ou trois misérables euros en jouant au loto. Persuadés que cette loterie de l'argent les ferait changer de vie. Hypocrisie intellectuelle.
Le torero, lui, est conscient que sa vie est en jeu dès lors qu'il entre dans une arène. Un métier où il n'existe pas de limites au courage et à l'opiniâtreté.
Et c'est là que l'on voit toute la dimension de la tauromachie. Si elle a très certainement des aspects archaïques qu'elle ne renie pas, elle existe encore, elle fascine et elle plaît. Pour le meilleur et pour le pire.

D'Antonio José Galán à Iván Fandiño, il n'est pas question d'une somme calculée et misée. Chacun est à sa place, car ces êtres à part, eux, mettent leur existence sur le tapis de jeu. Lions indomptables qui dans les esprits ne mourront jamais...

Florent

dimanche 18 juin 2017

Il est parti...

Viennent en juin les jours les plus longs de l'année, où sortent des toros chaque week-end, et où le soleil et les sables des arènes deviennent de plus en plus chauds. Parfums d'été.
Hier, après avoir assisté à cette corrida des fêtes d'Aire-sur-l'Adour, c'était la nuit. Il est arrivé un malheur. Et il faut écrire, non pas à contre-coeur, mais avec passion et conviction. Écrire mais éviter les détails, le superflu, car maintenant, malheureusement, il est trop tard.
Dans la vie de tous les jours ou dans l'arène, je préfère conserver l'image vivante et rayonnante des gens. Au moment où l'on a vu Iván Fandiño tomber sur le sable, poussé par la corne du toro "Provechito", numéro 53, de Baltasar Ibán, on s'est dit que comme les autres fois, bien sûr, il se relèverait.
Je me souviens d'il y a dix ans, de ce vent de fraîcheur venu du Nord. Un jeune torero du Pays Basque, Iván Fandiño, sur le sable des arènes de La Brède en juin 2007. Il me semble qu'il s'agissait à l'époque de sa première corrida dans le Sud-Ouest. Face à des toros de Los Bayones, la technique était certes en rodage, mais en revanche, il y avait beaucoup de détermination et d'idées.
Un vent frais, tourbillonnant, venu du village d'Orduña, pas si loin de Bilbao. Un jeune homme, Iván Fandiño, parti de loin, car lorsqu'il était novillero, il accusait un véritable surpoids. Fandiño a lutté, et s'est imposé. Gagnant les luttes, une à une, face aux toros et aux blessures.
Un torero puissant, capable de retourner une arène en citant de loin un toro de Cuadri en 2011 à Madrid. Quel souvenir. Des estocades sans se soucier des possibles blessures, en volant sur les cornes des toros. Un Guardiola, et quelques années plus tard un Parladé, ce qui lui permit d'ouvrir la Grande porte des arènes de Las Ventas.
Un torero très apprécié, en Espagne, à Madrid, et aussi en France où il a connu le triomphe à de nombreuses reprises en quelques années à peine. L'image d'un torero puissant, comme invincible, avec la baraka l'accompagnant tout le temps. Une putain de force, capable de rivaliser en toutes circonstances. Et là, dans ce domaine, les souvenirs ne manquent pas.
Iván, souriant à l'extérieur des arènes, et au visage plus fermé une fois à l'intérieur, c'est un torero fort. La volonté d'embarquer, et de croquer tous les toros. Une envie de triomphe, si belle à voir, un vent de fraîcheur à un moment où l'on attendait un torero de cette catégorie. C'était lui.
Les défis n'ont pas manqué, comme ce seul contre six à Madrid au mois de mars 2015, remplissant complètement les arènes, mais qui se solda sans résultat malheureusement. Depuis cet échec, Iván a toujours eu des sursauts d'orgueil, une façon d'affirmer son terrain et sa présence.
Dans les rues, hier, près des arènes d'Aire-sur-l'Adour une fois la corrida terminée, les nouvelles se faisaient de plus en plus inquiétantes. Aucune envie de penser au pire, mais au fond de soi un cri strident. Ne pars pas Iván.
Torero, un mode de vie. L'année 2016 fut déjà endeuillée. Une profession où vie et carrière sont reliées, et peuvent s'arrêter au même instant. Hier, Iván a été cueilli et ne reviendra pas. Cigarettes et nuit blanche.
Cette issue, en tant qu'aficionado, c'est ce que l'on redoute le plus en se rendant aux arènes.
L'humain d'abord. Car le contraire serait effrayant.
J'ai repensé, dans cette longue nuit, à ce que Jacques Durand avait écrit à propos de la disparition de Christian Montcouquiol "Nimeño II" en 1991. L'écrivain avait cité Chateaubriand, et la phrase suivante : "sa mort l'a laissé en possession de sa force".

Christian Montcouquiol avait 37 ans. L'âge qu'allait avoir Iván Fandiño dans quelques mois à peine. Les aficionados, désormais, restent maîtres de sa mémoire, de ce qu'il a incarné, sa force basque, sa générosité en tant que torero de vérité. Et ce courage, cette détermination, qui au-delà de l'arène sont de véritables leçons de vie. Pour chercher de quoi éclairer les moments durs et les nuits. La nuit, la sienne est arrivée bien trop tôt. On a perdu bien plus qu'un torero. Iván Fandiño est parti et il nous manque.

Florent

(image du journal Sud-Ouest)

samedi 10 juin 2017

Raso de Portillo !

Après cette matinée pluvieuse, qui avait vu deux novillos seulement, Patrullito et Quitapenas, vendre très chèrement leur peau, on comprenait enfin pourquoi à la fois Vic-Fezensac et Céret avaient commandé du Raso de Portillo pour la saison 2017.
Il faut dire que l'an dernier, il y avait eu une très bonne sortie de l'élevage, à Hagetmau, ainsi qu'un novillo isolé à Parentis lors d'une course de Los Maños.
Parentis-en-Born où, en 2007 et 2008, la ganadería de Raso de Portillo se révéla en France, et connut deux sorties tonitruantes. Deux coups de tonnerre.
Je me souviens m'être rendu dans cet élevage, après ces deux sorties parentissoises, avec un ami de Bayonne. Le Raso de Portillo, situé près du village de Boecillo, est à peine à 15 kilomètres au Sud de Valladolid. Une forêt de pins, et la fierté de deux frères, José María et Iñigo Gamazo, de nous montrer leur élevage et tout leur troupeau, leurs toros de combat. À cheval, Titi Agudo était déjà le mayoral.
Un élevage atypique, car il y a toujours eu des toros sur ces terres de Boecillo depuis le XIIIème siècle, désormais entourées de zones pavillonnaires en briques.
Deux arènes de tientas, une ancienne et une neuve, et des toros et des vaches partout, dans la plaine ou sous les pins. De superbes toros, dont l'origine autour de l'encaste Santa Coloma est complexe à cerner et à définir.
Depuis, les frères Gamazo, José María et Iñigo, sont décédés à un an d'écart à peine.
Ils auraient été fiers de cette novillada vicoise. Une novillada qui aurait dû voir le combat de quatre novillos de Raso de Portillo. À cause des intempéries et de l'état très délicat de la piste, elle fut interrompue après le deuxième.
Mais quels novillos ! Quelle présence, quelle bravoure, quelle caste !
Patrullito le premier, face auquel Mario Palacios glissa en début de combat et prit peur (on le comprend) pour la suite. Il eut la chance d'être accompagné par une bonne cuadrilla. Au cheval, Patrullito alla trois fois, en poussant avec puissance et grande bravoure à chaque rencontre, bien contenu par Gabin Rehabi. Ensuite, Patrullito offrit des possibilités à la muleta, avec toujours autant de caste. Grande ovation à l'arrastre.
La sortie du deuxième, Quitapenas, que l'on voit à l'image, était un magnifique spectacle. Une allure incroyable pour ce novillo, ce guerrier, qui prit quatre véritables piques dont une fois en envoyant la cavalerie au tapis. C'est le novillero Miguel Ángel Pacheco qui s'y frotta, et fut très volontaire, devant même couper une oreille du fait de ses dispositions dans un tel contexte et après une estocade efficace. Hélas, le trophée ne lui fut pas accordé.
Seulement deux novillos combattus lors de cette matinée d'ouverture de la feria de Vic, mais c'était peut-être la course à ne pas manquer ! Au souvenir de Boecillo, des frères Gamazo, et des premières sorties à Parentis. L'histoire continue. Et comment !

Florent

(Image de David Cordero : Quitapenas de Raso de Portillo)