jeudi 8 décembre 2016

Les vingt ans d'alternative de Rafaelillo (Rétro 2016)

En 2016, Rafael Rubio "Rafaelillo" a fêté ses vingt ans d'alternative. Pourtant, il n'a même pas été convié à la feria de sa ville, Murcie, où avait eu lieu la cérémonie en 1996.
Rafaelillo est un torero à la carrière atypique. Il a commencé très jeune, figurant même parmi les novilleros les plus en vue au milieu des années 90.
Puis l'oubli et les années de galère. C'est Robert Piles qui l'aida à se relancer bien des saisons après.
Rafaelillo est aujourd'hui le spécialiste des toros de Miura, le torero qui parvient le mieux à les comprendre et à déjouer leurs difficultés. Son plus grand succès de l'année 2016 a justement eu lieu à Béziers face aux toros marqués du "A".
Comme tous les autres toreros, il possède ses fidèles et ses détracteurs. Mais il faut reconnaître sa trajectoire plus que digne après vingt ans d'alternative.
À l'image (un cliché de François Bruschet), on le voit à Arles, devant un toro de Miura, lors de la pluvieuse feria de Pâques 2010. Et une naturelle de face, la main basse, d'enfer ! On évoque parfois son côté électrique, son toreo en mouvements, mais Rafaelillo est aussi capable de se poser et de toréer relâché.

2010 fut même, avec 2015, l'une de ses meilleures saisons. Il y a six ans, il était à deux doigts d'ouvrir la grande porte à Madrid face à une corrida de Dolores Aguirre, et en 2015, ce fut face à une corrida de Miura. Pour ces deux corridas, c'est l'épée qui le priva d'un succès considérable. Mais peut-être qu'à l'avenir, cette possibilité de triomphe viendra se présenter de nouveau...

Florent

dimanche 4 décembre 2016

Toro de cinco, torero de veinticinco

Un adage connu en tauromachie : le toro de cinq ans, et le torero de vingt-cinq ans. Sur ce superbe cliché de Chapresto, on voit Enrique Ponce, celui des années 90, torero de vingt-cinq ans à ce moment-là et correspondant ainsi à la formule.
Deux décennies plus tard, Enrique Ponce réalise toujours des saisons complètes. C'est même colossal de parvenir, après un quart de siècle d'alternative, à tenir toute une année (corridas sur le continent Américain comprises), sans montrer signes de fatigue ou de lassitude.
Enrique Ponce, pourtant, a récemment déclaré qu'il ne serait pas contre certaines fantaisies, sans pour autant modifier l'essentiel de la corrida. En quelque sorte, il aimerait bien, plusieurs fois par an, connaître des sorties version spectacle sons et lumières, comme à Istres en juin 2016.
Il profite aussi d'une critique qui ne lui a jamais été autant favorable. Enrique Ponce a toujours eu des partisans et des détracteurs, mais c'est une forme d'unanimité qui se rapproche ineroxablement d'année en année. Du style "pas touche à Ponce". Quasiment toutes les faenas semblent faciles pour le torero de Chiva, qui n'a guère besoin de se forcer pour dominer la situation. Il faut dire aussi que les toros qu'il a tendance à affronter ces dernières saisons ne sont pas les plus coriaces qui existent. Pourtant, quand ceux-là sortent, tel le dur toro de Puerto de San Lorenzo que Ponce eut à estoquer en 2010 à Bilbao, parce qu'il avait blessé Iván Fandiño et son banderillero, le torero avait assuré avec grande technique.
C'est cette technique, ce temple et ce calme qui permettent à Enrique Ponce de mener une telle carrière, et de paraître souvent en démonstration. En revanche, il arrive parfois d'entendre – propos rares mais avérés ! – que Ponce n'est regardable que depuis deux ou trois ans, tandis qu'auparavant il semait l'ennui.

Mémoire courte. Si l'on se replonge dans les archives des années 90, Enrique Ponce était déjà considéré comme une figure. Celui qui alternait dans une période incroyable, et fournie en toreros vedettes, partageant l'affiche avec Manzanares père, César Rincón, Joselito, José Tomás, entre autres. Une époque de véritable rivalité dans l'arène, chose qui a tendance à disparaître aujourd'hui, et où les toreros se mesuraient dès le tiers de piques avec des duels aux quites.

Dire qu'Enrique Ponce est en 2016 au meilleur moment de sa carrière est un postulat contestable. Cela voudrait dire que toutes les années précédentes auraient moins de valeur. Mais Enrique Ponce était déjà au plus haut niveau dans les années 90. Torero de vingt-cinq ans, en pleine forme, à l'apogée de sa carrière... même si celle-ci durera considérablement.

Enrique Ponce a débuté très jeune en novillada piquée, à l'âge de 16 ans à peine. Prétendre qu'il faut un autre Ponce à l'heure actuelle est impossible, car toutes les carrières sont différentes. Cependant, avoir un équivalent de maîtrise technique et de calme face aux toros paraît difficile. Pas seulement parce que l'avenir de la corrida est menacé par de potentielles lois, mais parce qu'il y a beaucoup moins de novilladas qu'à l'époque de la génération de Ponce, et généralement peu d'opportunités pour les novilleros. Dans ce contexte, voir un torero éclore et pouvoir envisager une telle carrière semble pratiquement impossible. En grande partie responsables sont ceux qui auront laissé à l'abandon les novilladas...

Florent  

samedi 3 décembre 2016

Tradition Vicoise (Rétro 2016)

Avec les mois d'automne arrivent les distinctions concernant la saison écoulée. Cette année, de nombreuses novilladas auraient pu être primées compte tenu des beaux et intéressants lots vus dans les arènes françaises. Même si les prix resteront toujours quelque chose de symbolique, une novillada semble avoir fait l'unanimité en 2016. Celle de Dolores Aguirre du 18 septembre à Vic-Fezensac. Elle a remporté le prix des critiques taurins du Sud-Ouest, le prix des clubs taurins Paul Ricard section Sud-Ouest, ainsi que le prix de l'association des Amis de Jean-Louis Fourquet.

Au-delà, des palmarès, on doit remarquer que l'exemple de Vic-Fezensac est précurseur pour toutes les arènes désirant se baser sur le toro en tant qu'élément essentiel de la corrida.
Vic a connu des bonnes et des mauvaises courses ces dernières années. Mais on constate aussi que sur ces cinq dernières saisons, les aficionados y ont eu la chance de voir au moins une fois par an quelque chose sortant de l'ordinaire, et conforme à l'histoire de la corrida à Vic :
. En 2012, le combat d'Antonio Barrera face au gigantesque "Panero" d'Esteban Isidro.
. En 2013, la novillada de Valdellán au mois d'août.
. En 2014, la corrida de Dolores Aguirre de clôture de la feria de Pentecôte, et la rencontre entre Alberto Lamelas et "Cantinillo".
. En 2015, le bravissime "Cubano" de Valdellán, combattu par César Valencia
. En 2016, le toro "Salta Cancelas" de Los Maños, et sa lidia, avec le picador Gabin Rehabi et le matador Javier Cortés. Et toujours en 2016, au mois de septembre, ce grand lot de novillos de Dolores Aguirre...

Florent  

mardi 29 novembre 2016

Toros en Boujan (Rétro 2016)

Il est assez fascinant de constater qu'en France, chaque ville où l'on célèbre des corridas et des novilladas possède une histoire taurine différente. Depuis trois ans, on entend fréquemment parler de Boujan-sur-Libron, petite commune faisant partie de l'agglomération biterroise, car elle organise pas moins de trois ferias par an ! Une en juin (qui passera en 2017 au mois de juillet), une en août, et une en septembre.
Pourtant, la tradition taurine de Boujan-sur-Libron, qui paraît récente à première vue, aurait très bien pu prendre fin il y a dix ans.

Pendant des années, ce sont des novilladas sans picadors qui s'y donnaient, dans une arène dont il n'est pas péjoratif de dire que c'était une structure de fortune. Une enceinte, avec des barrières et des burladeros, et les gradins métalliques montés à part, à quelques mètres d'écart. S'y donnaient donc des novilladas sans picadors avec l'appui du club taurin local au mois d'août, à l'exception d'une année, où Rafael Cañada fut invité à combattre un toro de Miura !
Toujours dans la même arène, le 5 août 2006, ce fut la première novillada piquée à Boujan. À l'affiche, trois novillos de Gallon et trois de Robert Margé pour Antonio João Ferreira, José Caraballo et David Oliva. Sur l'image, provenant de la page internet de la peña Oliva de Béziers, on peut voir le portugais Ferreira, exécutant une passe de poitrine face à un novillo de Margé. Les articles d'archives de l'époque font état d'un retard de trente minutes de la novillada, en attendant l'arrivée d'une ambulance. La novillada avait été un succès, aussi bien dans son contenu que dans l'affluence aux arènes, ce qui avait conduit l'organisation à renouveler le pari l'année suivante.
Samedi 4 août 2007. Novillada piquée de Gallon pour Enrique Guillén, José Caraballo et le français Jérôme Chan-The-Rang dit "El Chino". L'après-midi festif prit malheureusement très vite une tournure tragique, puisque le premier novillo de Gallon sauta les barrières et se retrouva tout proche de la foule. Dans son échappée, il blessa deux personnes, dont une très sérieusement. Le catalan Enrique Guillén, qui aujourd'hui est apoderado du français Maxime Solera et du matador Vicente Soler, avait eu à estoquer le novillo de Gallon sur le terrain de basket-ball situé à côté. Rocambolesque... mais surtout dramatique. Bernard Coffin, président d'un club taurin à Béziers, et qui fut blessé par le novillo, décéda à l'hôpital des suites de l'opération. Un drame.
Cela aurait pu par ailleurs mettre un terme définitif à la tauromachie à Boujan-sur-Libron. Et il n'y eut pas de novillada en 2008. Quelques années plus tard, en 2013, le maire de l'époque Raymond Faro (décédé en 2014), ainsi que son adjoint, furent condamnés à de la prison avec sursis ainsi qu'à des dommages-intérêts, pour violation d'une obligation de sécurité.
Avant le procès, la justice avait même eu recours à une reconstitution. Dans tous les cas, cette histoire datant de 2007 avait fait assez peu de bruit par rapport à sa gravité dans la presse taurine, et encore moins dans les médias en général. Il faut dire aussi que c'était le mois d'août, et que le nombre de ferias et de corridas à cette période de l'année est colossal.

Boujan-sur-Libron retrouva assez rapidement des toros, avec l'organisation de novilladas sans picadors dès l'été 2009. Tout cela dans de nouvelles arènes, métalliques, mais bien plus solides et aux normes cette fois. Des arènes portatives, restant cependant à l'année à Boujan, puisqu'elles ont été achetées par la commune. Elles seront baptisées plus tard du nom de Philippe Castelbon de Beauxhostes, dont un parent avait été à l'initiative à la fin du XIXème siècle de la construction des arènes de Béziers.
Le 7 août 2009, jour de la première course dans les nouvelles arènes de Boujan, il y avait une novillada sans picadors avec l'élevage français de Granier... et un certain Víctor Barrio parmi les novilleros à l'affiche.
Les non piquées se succédèrent encore d'année en année à Boujan, toujours au mois d'août. En 2013, c'est Andrés Roca Rey qui fut le triomphateur de la feria après avoir coupé deux oreilles à un eral de Robert Margé.

Et en 2014, nouveau rebondissement. À son élection, le nouveau maire déclara que la traditionnelle feria de non piquées du mois d'août se ferait désormais sans mise à mort ! Mais les aficionados furent vite rassurés, car une corrida s'organisa au mois de septembre 2014 à Boujan.
Cette date de septembre est toujours présente dans le calendrier aujourd'hui, tout comme la feria de becerradas au mois d'août.
Une nouveauté cependant, et pas des moindres, est apparue en 2015. Des organisateurs indépendants de la commune, ont décidé de monter une feria de novilladas avec picadors. Chose qui n'est pas si fréquente par les temps qui courent !
À la tête de cette audacieuse organisation, il y a Michel Bouisseren, qui s'est fait connaître par le biais d'une page sur les réseaux sociaux, "Brèves Taurines", et qui évoque la tauromachie "sans langue de bois" comme il le dit lui-même.
Première feria en juin 2015, non piquée de Robert Margé, et deux novilladas de Partido de Resina (avec Manolo Vanegas, Andrés Roca Rey et Joaquín Galdós) et de Cebada Gago (dont le triomphateur fut Vicente Soler). Et d'autres noms prestigieux en 2016, avec José Escolar Gil, les Curé de Valverde de Jean-Luc Couturier, et la présence par deux fois du valeureux novillero vénézuélien Manolo Vanegas. En bien ou en mal, mais surtout en bien car une feria de novilladas piquées est une chose rare par les temps qui courent, on entend souvent parler de Boujan-sur-Libron.

C'est l'arène française qui a dévoilé en premier ses plans pour la saison 2017. Le premier week-end de juillet, avec des novilladas de Los Maños et Dolores Aguirre, encore des noms de ganaderías prestigieuses pour les aficionados a los toros. De quoi remplir des attentes de combats complets, de la pique jusqu'à l'estocade. Un nouveau pari, une troisième feria d'affilée, la première feria de novilladas piquées de l'année en France... et un autre pari qui se murmure, celui de programmer de nombreux novilleros français.

Florent 

lundi 28 novembre 2016

Et l'histoire s'est répétée (Rétro 2016)

Taxi Lamelas bonjour. C'est à peine croyable. On a appris il y a quelques années que parallèlement à son activité de matador de toros, Alberto Lamelas était chauffeur de taxi à Madrid. Dans l'obligation de travailler à côté des toros. Cet automne, un article paru dans la presse espagnole évoquait les toreros contraints de mener une activité autre que la tauromachie pour assurer des revenus. À propos de Lamelas, l'article relevait une ironie du sort, en affirmant que le torero pouvait parfois récupérer des personnes à Las Ventas à la sortie des corridas de San Isidro, afin de les mener à un autre point de Madrid, sans que celles-ci n'aient connaissance de l'identité du chauffeur.
Ce torero, et pas des moindres, ne devrait pourtant pas faire l'objet d'un tel anonymat. Et il est impressionnant que la tauromachie renie un peu plus chaque jour ses plus courageux représentants. Ils devraient pouvoir en vivre pleinement, car c'est ainsi qu'ils justifient cette activité les jours où ils sont dans l'arène, avec honneur et immense courage.
Alberto Lamelas mène jusqu'à ce jour une carrière plus qu'honorable. Il a beaucoup toréé quand il était novillero, se produisant même dans les plus grandes arènes. Une carrière fournie.
Et des grands soirs aussi. Parentis, 5 août 2007. Impressionnante novillada de Raso de Portillo, et passionnante. Lamelas trois fois à genoux face au toril, un bandage à la cuisse, des banderilles avec un quiebro au centre de l'arène, du courage, et une envie débordante du début à la fin. Vivifiant.
Les années de novillero s'accumulent, les contrats sont moins fréquents, et c'est l'heure de prendre l'alternative, en 2009. L'année d'après, Alberto Lamelas refait un crochet par la France, à Orthez, face à une splendide corrida de Dolores Aguirre, et coupe la seule oreille de l'après-midi. Mais les galères sont loin d'être terminées.
En 2012, dans une arène portative de la région madrilène, à Alpedrete, et alors qu'il a coupé deux oreilles à son premier adversaire, Lamelas se fait prendre près des planches à la cape face au dernier toro, de Ribera de Campocerrado. Il est touché au thorax et à l'abdomen, et d'après les premières dépêches dans la soirée, on craint pour sa vie. Mais il réapparaît à peine deux mois plus tard.
Il y aura d'autres corridas après celle-là. Et puis, le 9 juin 2014 à Vic-Fezensac, une corrida de Dolores Aguirre. Alberto Lamelas porte un costume bleu et or, prêt à lancer la pièce en l'air une nouvelle fois. Le sixième toro, "Cantinillo", est un mastodonte d'une sauvagerie et d'une puissance impensables. C'est la panique dans l'arène, et l'inquiétude sur les gradins. Les chances étaient par ailleurs infimes pour que puissent se rencontrer un jour Alberto Lamelas et "Cantinillo" de Dolores Aguirre. Le tirage au sort en a voulu ainsi. Et au centre de l'arène, une fois de plus, Lamelas a tiré des passes aussi valeureuses les unes que les autres, et que personne n'aurait pu concevoir en voyant un tel toro. Un moment d'une extrême puissance, et un public fêtant Alberto Lamelas à la hauteur de cette faena de héros. La pièce est tombée du bon côté. On ne le dira pas trop fort, car ceux qui ne se sont jamais rendus à Vic pourront toujours en douter, mais oui, ce fut un combat historique.
Après cette corrida là, il ne faisait aucun doute que la carrière de Lamelas était complètement relancée, et qu'il aurait désormais à se consacrer uniquement à sa profession de matador de toros. Perdu...
Seulement quelques contrats signés, essentiellement en France, mais bien peu par rapport à la valeur du triomphe de Vic qui aurait dû ouvrir toutes les portes. Alès 2015, toro du Curé de Valverde, grave blessure à la cuisse. Alberto Lamelas torée tout de même à Vic une semaine plus tard. Alès 2016, toro du Curé de Valverde, pluie battante sur les Cévennes, intense début de faena... malheureusement stoppé par un autre grave coup de corne à la cuisse.
Alberto Lamelas perd son engagement à la feria de Vic, et revient un mois plus tard, à Aire-sur-l'Adour, mais il ne se passe pas grand-chose.
Alors, ce dimanche 24 juillet, quand Alberto Lamelas s'apprête à faire le paseo pour la corrida de Miura à Mont-de-Marsan, c'est la seule case qui lui reste cochée dans son agenda. On a quand même du mal à imaginer qu'il puisse faire comme à Vic-Fezensac en 2014. C'est quand même beaucoup pour un torero de devoir rééditer une telle performance, alors que la première, malgré toute l'énergie déployée, n'a pas porté ses fruits.
Si parfois l'histoire se répète, c'est toujours de façon différente. Alberto Lamelas est en blanc et or, comme à Parentis il y a neuf ans. Cette fois encore, il n'y a aucun autre contrat signé, on repart de zéro, et tout reste à faire. Mais que peut-on faire quand il n'en reste qu'une ? Sortir de l'ordinaire, certainement, et ne pas seulement se contenter de faire face.
A son premier toro de Miura, accueilli a portagayola, Alberto Lamelas a échoué avec l'épée même s'il a été ovationné. La suite, ce sera l'infirmerie ou le triomphe.
Il reste un toro, "Estanquero", le numéro 16. Lamelas s'installe une fois de plus à genoux face au toril. Tout va très vite ensuite. Lamelas torée de cape près des planches, fait une larga cambiada debout, puis une revolera... puis se fait cueillir. Ce n'était pas un accrochage anodin, mais une rouste comme on en voit rarement, avec un torero pris et repris dans les airs. En plus, sa tête semble cogner contre les planches. Et alors qu'il est amené vers l'infirmerie le visage en sang, Alberto Lamelas fait demi-tour, revient en piste, et surtout, décide de rester debout.
"Estanquero" est un grand toro de Miura, brave et dur. Face à lui, Alberto Lamelas fait passer le grand frisson de l'extrême courage. Les arènes sont pleines, et tendues comme jamais. C'est rare un combat intense comme celui-là. La dernière fois au Plumaçon, c'était probablement celui de Fernando Robleño face à "Canario" de José Escolar Gil.

Alberto Lamelas a toujours le visage en sang, mais ne se plaint pas et n'a aucune peur. C'est la seule opportunité qui lui reste. "Estanquero" qui l'a déjà touché en début de combat, le cherche encore. Mais le torero reste en place, ne recule jamais, et sourit face au danger. Et quand il porte l'estocade, entière, c'est la fin d'un grand combat. Malgré la blessure, Alberto Lamelas reste en piste le plus de temps possible l'oreille en main. Il savoure le moment, le public aussi. Et ceux qui l'ont vu toréer depuis ses débuts savent que sa place n'est pas au volant d'un taxi.

Florent  

mercredi 16 novembre 2016

Le toro de Céret (Rétro 2016)

Quelques jours avant que ne débute la feria de Céret, il y avait un toro dans les corrales qui animait déjà les conversations. Un toro noir d'Aurelio Hernando, le numéro 16. Imposant, avec des cornes infinies et pointues. C'était "Casote", et le tirage au sort le désigna comme premier toro de la feria, le samedi 16 juillet, pour Curro Díaz.
En plein coeur d'un été malheureusement fourni en tragédies. Quoi qu'il en soit, Céret reste Céret, et ce toro au centre de l'arène plante le décor. Céret est l'épicentre tauromachique d'une région, puisque c'est elle qui donne désormais le coup d'envoi de la saison taurine catalane depuis cinq ans. Pour l'ouverture cette année, c'était une corrida d'Aurelio Hernando, dont plusieurs toreros prétendent que cela peut "salir bueno" : sortir bon, de leur point de vue, et donner des possibilités. Curro Díaz qui n'est jamais venu dans cette arène, et Iván Fandiño qui n'a plus fait le paseo ici depuis neuf ans, sont à l'affiche. Et ce premier toro "Casote", de 540 kilos, est d'une présence terrible. Il est applaudi à son entrée en piste, prend quatre piques en sortant seul... mais alors, quelle impression de voir un toro comme ça sur une aussi petite piste. "Casote" aura au final été un toro dur et coriace, sans facilités. Un toro de Céret.
Un jour, l'aficionada cérétane Denise Amalia Vargas, qui signait souvent ses chroniques "D.A.V", avait affirmé que Céret était une sorte de Bilbao française. Certes, ces deux plazas ont sur la forme peu d'éléments comparables. Bilbao est une arène de 15.000 places, avec une feria d'une semaine, durant laquelle viennent toréer les vedettes. Céret est une arène de 3.700 places, avec une petite piste, et une politique taurine bien différente, basée sur des audaces.
Cependant, si l'on compare ces deux arènes dans leur propre environnement, on remarque que Céret est restée fidèle à sa tradition, et que Bilbao beaucoup moins, l'arène Basque se retrouvant désormais à la recherche d'une stabilité et d'un second souffle.
Avant 1988, et donc avant que n'existe l'ADAC, on trouvait déjà à Céret un attrait pour le toro fort, sérieux et des plus respectables. Les anciens pourront raconter les courses les plus épiques, souvent même des novilladas : Cortijoliva 1973, Picazo de Malibrán 1977, et bien d'autres...
Céret de Toros est de nos jours une feria très attendue par les aficionados. Peut-être même trop parfois. À bien y regarder, il arrive à certains d'oublier l'aspect expérimental de pas mal de corridas dans cette arène, en exigeant des toros qui poussent lors de quatre ou cinq piques chacun, et permettent une cinquantaine de passes avec émotion ensuite. Une alchimie pratiquement impossible à trouver. Et il ne pourra probablement jamais en être ainsi. Il y a bien trop d'incertitudes en tauromachie, et aucune recette miracle.
Néanmoins, Céret attend son grand toro, ou son grand lot de toros, depuis plusieurs saisons. Un truc hors du commun. Le meilleur, au niveau toro, ces trois ou quatre dernières années, c'était probablement des exemplaires d'Adolfo Martín en 2014. Mais au niveau feria complète et vibrante, on reste toujours sur le souvenir de 2010.
Pour 2016, les toros les plus intéressants sont sortis au début de chaque course, exception faite du toro de réserve de Miguel Zaballos. Les plus marquants auront été le premier Aurelio Hernando, les deux premiers novillos de Vinhas, et le premier Moreno de Silva. Et ce n'est jamais un avantage pour un ganadero de voir ses meilleurs produits sortir en début de corrida.
Si ce n'est qu'un seul week-end dans l'année, Céret est toujours une feria très attendue. Le toro au centre des débats. Mais il faut aussi respecter tous ces toreros et novilleros qui viennent à Céret, car c'est accomplir un geste que de toréer à cet endroit. Ce serait peut-être encore mieux aussi, si à l'avenir, les présidences indépendantes de l'ADAC étaient plus justes avec les toreros, et un peu moins radines. Pas en balançant systématiquement des trophées, mais en donnant des oreilles qui tout de même, en y réfléchissant quelques instants, n'auraient rien de superflu. En donner cette année à Curro Díaz pour son valeureux combat face à "Casote", à Fandiño pour son modèle d'estocade, ou à Alberto Aguilar pour avoir bataillé face à un toro gris de Moreno de Silva. Des choses à valoriser absolument.
En 2017, ce sera la trentième édition de Céret de Toros. Reviendront certainement une ou plusieurs ganaderías qui ont marqué l'histoire de l'Association des Aficionados Cérétans. On pense notamment à José Escolar Gil, qui a connu bien des triomphes dans cette arène. Escolar Gil ou autres, l'espoir d'assister en ces lieux à des choses sortant de l'ordinaire demeure, et ce chaque année. En attendant le toro de Céret.

Florent

jeudi 3 novembre 2016

Toulouse et les toros (Rétro 2016)

Peu d'arènes disparaissent de la carte taurine française ces dernières saisons, et c'est un motif de satisfaction pour les aficionados, les professionnels de la tauromachie et les organisateurs. Cette année, aucune disparition d'arène n'est à déplorer en France, à une exception près.
Rieumes, à 40 kilomètres de Toulouse, n'a pas donné de course cette année. La tradition taurine de Rieumes avait été validée au début des années 2000 au terme d'un long feuilleton judiciaire. Cela faisait par ailleurs quinze ans d'affilée que Rieumes montait une arène portative pour y célébrer des novilladas. En 2016, cela n'a pas été le cas, mais il est envisageable que les toros fassent leur retour dans ce village après un an de césure.
Rieumes, la seule arène actuelle de Haute-Garonne. Il y a quelques années, l'immense plaza de Fenouillet (avec 9.000 places et une piste de plus de 70 mètres de diamètre) n'était pas parvenue à se pérenniser.
La Haute-Garonne n'est pas un département taurin quelconque, puisqu'en France il est celui qui relie Sud-Ouest et Sud-Est. Il y a quarante ans, le 3 octobre 1976, c'était la dernière course célébrée aux arènes du Soleil d'Or à Toulouse. Une novillada de Rocío de la Cámara pour Gérald Pellen, Lázaro Carmona, Nimeño II et Juan Antonio Esplá. Il y a désormais un lycée à la place de ces arènes toulousaines, qui avec leurs 15.000 places, seraient les plus grandes de France en capacité si elles existaient encore.

Florent

Le boulanger fou (Rétro 2016)

 Un peu comme un terminus en gare de Sète. Rodolfo Rodríguez "El Pana" n'est pas mort le 1er mai à Ciudad Lerdo. C'est officiellement le 2 juin qu'il s'en ira, tandis qu'il pouvait seulement communiquer en clignant des yeux.
Mais un personnage comme El Pana, il ne partira jamais vraiment. Il s'en est allé en laissant tout de même des milliers d'anecdotes, d'images et de témoignages. Il serait d'ailleurs impossible d'être exhaustif au sujet de ce torero mexicain et de ses multiples vies. C'est le petit boulot – parmi tant d'autres – de boulanger qui lui valut un jour le surnom d'El Pana. Un cas à part.
Souvent, quand une personne plutôt fantasque meurt de nos jours, il est convenu d'utiliser l'expression "vie de bohème", sans plus de précisions, pour expédier l'info et ne pas perdre de temps. Bien sûr, il est impossible de tout dire, mais "vie de bohème", cela ne signifie quand même pas grand chose. Trois mots réducteurs qui tentent de synthétiser des vies impossible à résumer. "Vie de bohème" : quand on a dit ça, on n'a rien dit...
L'accident aux conséquences irrémédiables d'El Pana, cela a été le premier virage d'une saison endeuillée. À plus de 60 ans, El Pana s'était tout de même lancé pas mal de défis, car quelques semaines avant la corrida de Ciudad Lerdo, il s'était enfermé seul face à six toros à Texcoco !
Cela faisait alors neuf ans que sa notoriété avait pour de bon dépassé les frontières du Mexique. Et il est par ailleurs vrai que la modernité et les images d'Internet ont contribué à le faire connaître et à l'établir en tant que phénomène inexplicable.
Un homme qui, bien entendu, restera anonyme aux yeux du monde. Une ou deux lignes dans quelques colonnes de journaux pour faire état du drame, mais pas davantage, car seul l'aspect sensationnel de la mort d'un homme compte pour de nombreux médias de nos jours. Ce qu'il y a eu entre la naissance et la mort, soit tout le reste, ils s'en foutent.
Parce qu'il était torero, certains diront ou écriront ouvertement qu'il s'agit là d'une nouvelle réjouissante. On a malheureusement lu en d'autres occasions des écrits dégueulasses cette année.
El Pana est mort à 64 ans, dans l'indifférence d'une immense majorité de la planète. Ceux qui découvriront a posteriori son histoire se diront peut-être qu'il avait une gueule de clown triste, et n'iront pas chercher plus loin. D'autres approfondiront le sujet, et finiront par se dire qu'El Pana est immortel, en découvrant les images de la faena du 7 janvier 2007 à México. De ce trincherazo près de la porte du toril, où était curieusement écrit sur une pancarte "Rey Mago" (Roi Mage), le nom du toro de Garfías. Resteront en tête l'image du trincherazo, et le départ d'El Pana vers le centre de la piste en laissant tomber la muleta et l'épée.
En général, la folie comporte bien des aspect péjoratifs. Pour El Pana, c'était une folie heureuse. La capacité de vous fasciner d'une façon inexplicable. Parfois loin des canons historiques de la tauromachie, El Pana était un torero pour de vrai dans l'arène, dans ses attitudes, dans l'aspect mystique. Un sourire, de l'espièglerie, et l'inspiration qu'il avait dans ses passes... pas seulement celles de sa muleta.
Depuis neuf ans, El Pana avait pu franchir les frontières et découvrir de nouveaux ruedos. L'an dernier, il avait toréé un festival dans un Mas, tout près de Saint-Laurent-d'Aigouze. Le Gard, la Camargue, et un décor si lointain de celui du Mexique. C'est pourtant à Saint-Laurent-d'Aigouze, où il s'était rendu, qu'un festival fut célébré en sa mémoire ce samedi 15 octobre. Un beau festival dans un cadre qui l'était tout autant. Conscients qu'il serait impossible de tout dire à propos d'El Pana, les organisateurs avaient tout de même voulu en dire un peu. Allusions nombreuses au "Brujo de Apizaco". Lectures de textes en piste. Le "Cielo Andaluz" au paseo, une mélodie pour laquelle les spectateurs rugissent habituellement un olé à l'entrée des toreros sur le sable de México. Les novillos rebaptisés en hommage à El Pana. Un groupe de mariachis venu de Querétaro. Une mise en scène étonnante, surtout dans cet espace géographique. Mais ce fut un hommage ensoleillé, coloré, sans rien de lugubre, rappelant la folie heureuse d'El Pana. Invité à ce festival, Frascuelo – qui était très ami du torero – n'a malheureusement pas pu en être. On aurait aimé voir l'élégance de sa cape et de sa muleta déployées.
Face à des novillos de Laugier et Pagès-Mailhan, Robert Piles a assuré malgré ses 65 ans avec des gestes de classe, Alberto Lamelas qui remplaçait Frascuelo a montré toute sa détermination même pour un festival, le nîmois El Rafi a affiché des possibilités, et le très jeune subalterne Tomás Ubeda a été une belle surprise, puisqu'il pourrait avoir un bel avenir de banderillero.
Après avoir estoqué le dernier novillo de l'après-midi, El Rafi fit un tour de piste dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Telle est la façon dont les toreros effectuent le tour de piste au Mexique. Un pays qui pèse énormément dans la tauromachie, et dont El Pana, qui en était issu, en a marqué l'histoire à sa façon.

Florent

jeudi 20 octobre 2016

Un jour important

Ce 20 octobre 2016 restera une date très importante pour la tauromachie en Espagne. Ne serait-ce que pour son rapport à la société et au droit. Avec sa décision, le Tribunal Constitutionnel empêche à l'avenir toute région d'interdire la tauromachie sur son territoire, puisque cette activité est de ressort exclusif de l'État. C'est ce que l'on pouvait pressentir il y a quinze jours.
Et puis, surtout, c'est le contre-pied à ceux qui voyaient en la loi d'interdiction de 2010 en Catalogne le "début de la fin" pour la corrida. Ce 20 octobre a apporté la preuve du contraire.
Il y a plusieurs enseignements à tirer de cette décision. Notamment : si cette décision est primordiale, elle n'est que la moitié du chemin avant un retour effectif de la corrida en Catalogne. Ce 20 octobre 2016 est un jour important. Mais le jour historique, ce sera l'après-midi où les toros attendront dans les chiqueros et les toreros dans le patio de caballos.
Enfin, il ne faut pas oublier qu'en 2011, une seule arène était encore active en Catalogne : la Monumental de Barcelone. Le résultat d'un réel déclin pour la tauromachie dans cette région. La corrida avait pu y bénéficier il y a quelques décennies d'un public touristique, chose qui n'était désormais plus le cas. C'est d'ailleurs dans ce contexte de fragilité que les antis-corridas sont parvenus à se frayer un chemin.
Et puis, l'absence de véritable feria à Barcelone avait aussi plombé la fréquentation de la Monumental. Avec des corridas isolées le dimanche, sans rien autour, c'était difficile de faire une bonne entrée ou de remplir la plaza... à moins d'annoncer José Tomás.
Ne pas oublier non plus le recul de certaines empresas dans cette région, avec en quelque sorte l'abandon de plusieurs arènes. Le manque de sérieux dans l'organisation des corridas, parmi tant d'autres éléments, a aussi contribué au déclin.
On ne sait pas encore si un de ces jours la corrida reviendra pour de bon en Catalogne, que ce soit à Barcelone, Olot, Tarragone, Figueres... ou dans une portative qu'un maire d'une petite commune aura autorisé à monter. L'autre moitié du chemin reste à faire. Un chemin délicat mais parfaitement légal depuis aujourd'hui.
Quant à Barcelone, c'est une arène de première. Et si par bonheur elle est amenée à célébrer de nouveau des corridas, elle devra être digne de sa catégorie. Pour (re)commencer, le plus beau des symboles serait peut-être de reconduire le trio de toreros de la dernière corrida, le 25 septembre 2011, pour conjurer le sort et parce que ce cartel a une histoire : Juan Mora, José Tomás et Serafín Marín. Et surtout, pour dire que ce n'était pas le début de la fin...

Florent