mardi 12 décembre 2017

Céret de Robleño (Rétro 2017)

A l'heure où est annoncée une feria, on retrouve de plus en plus fréquemment l'expression "plaza talismán". Traduire par arène fétiche, ou porte bonheur. Une étiquette que l'on donne souvent à un torero vedette avec une arène précise, où généralement il a ses habitudes et récolte de nombreux trophées. Plaza talismán, après tout, c'est un symbole de régularité, et presque de garantie pour ceux qui l'annoncent.
Il est vrai que la publicité en tauromachie circule aujourd'hui en vase clos, réservée seulement à ceux qui connaissent le domaine. Alors, pour attirer du monde vers une arène, utiliser cette formule, qui serait une assurance de réussite, c'est peut-être devenu le meilleur sponsor.
Bien loin du circuit des vedettes, pourtant, l'expression prendrait encore plus de sens pour Fernando Robleño avec les arènes de Céret. Ce qui est là une toute autre affaire.
Fernando Robleño, qui en 2017, dans un sobre costume rouge et noir, quasiment pourpre, donnant des airs de torero ancien, faisait son vingtième paseo à Céret. Et bien au-delà de la statistique, c'est quand même quelque chose.
Qu'un torero puisse s'imposer ici, alors qu'on ne lui a jamais fait de cadeau depuis le début de sa carrière, et ce malgré des succès à Madrid et ailleurs. Ainsi, à Céret où il est habitué à estoquer des toros redoutables et aussi grands que lui, il était impressionnant de le voir entrer dans l'arène, en se disant que c'était ici son vingtième paseo.
Fernando Robleño est passé en quelques saisons à peine du statut de troisième matador au cartel à celui de chef de lidia régulier. En partie parce qu'il y a moins de toreros dans cette catégorie, et que les corridas toristas, sur la planète taurine, se font aussi un peu plus rares et moins répandues, quoi qu'on en dise. Il y a pourtant, en 2017, une génération de toreros parfaitement capables de s'illustrer dans ces corridas là.
De ces corridas dures qui usent et face auxquelles il n'est pas évident de mener une longue carrière. Robleño a débuté à Céret en l'an 2000, en sortant en triomphe après avoir coupé des oreilles à des toros du Curé de Valverde et de Rocío de la Cámara. Depuis, les autres élevages qu'il a pu affronter à Céret sont ceux de Miura, Escolar Gil, La Quinta, Hernández Pla, Cuadri, Adolfo Martín, Victorino Martín, Dolores Aguirre et Moreno de Silva. Avec bien sûr, on le devine, une préférence pour les toros d'Escolar.
Et cinq sorties en triomphe lors de Céret de Toros, ce qui là non plus n'est pas quelque chose d'anodin. 2000, 2002, 2003, 2010 et 2012.
Et même les fois où il n'y avait pas forcément d'oreilles, l'impression pouvait être forte. Ce fut le cas à de nombreuses reprises. En 2004 lors d'une baston avec un toro d'Hernández Pla dont le lot avait envoyé la moitié de l'effectif des picadors à l'infirmerie. En 2008 aussi, toujours face aux Hernández Pla, avec un Fernando Robleño au visage de guerrier, complètement ensanglanté après une estocade. En 2011, face aux toros d'Escolar, et cette fois-là une longue et incroyable série de naturelles.
Puis 2012, bien sûr, ce seul contre six Escolar Gil, et cette ultime estocade, face au sixième toro, en y laissant un bout de gilet sur la corne. C'était, ce 15 juillet 2012, peut-être le début de la plus belle semaine dans la carrière de Robleño. Une corrida en solitaire qui allait l'amener le samedi suivant à briller face à des toros de Veiga Teixeira à Orthez, et cela avant de retrouver le dimanche à Mont-de-Marsan une terrible course d'Escolar Gil. Ce jour-là, Robleño avait été héroïque.
On pourrait penser que depuis, la carrière de Fernando Robleño n'est pas sur une pente ascendante. Les contrats, peut-être, se font plus rares, mais le madrilène ne rate jamais son rendez-vous fétiche. Et c'est bien qu'un torero qui a tout de l'anti-vedette soit porté par le public d'une arène. Celui de Céret, le sien.

Florent

(Image de Louise de Zan : Fernando Robleño à Céret le 16 juillet 2017)

jeudi 30 novembre 2017

Zortziko (Rétro 2017)

Après ce qui venait de se passer, cela faisait forcément bizarre d'aller voir des toros au Pays Basque cet été. Les lieux taurins, dans cette région, sont très variés. Il y a des arènes où la continuité est fragile, tandis que d'autres affichent une solide tradition de plusieurs siècles.
Il y a quelques années à peine, on pouvait commencer la temporada basque dans les petites arènes d'Orduña, le village de Fandiño. Il y avait toujours une course le 8 mai, pour les fêtes dites du "Otxomaio". Mais des soucis d'organisation ont fait qu'il n'y a plus systématiquement de course à cette date à Orduña. Pourtant, cette petite arène, entourée de reliefs verts, vaut le détour.
Mais c'est en été que la saison taurine du Pays Basque bat son plein et que l'on peut faire de superbes découvertes.
L'une des choses les plus caractéristiques de la tauromachie basque, c'est le Zortziko joué à la mort de chaque troisième toro lors des corridas et novilladas aux arènes d'Azpeitia et de Deba.
Le Zortziko, c'est une mélodie funèbre, aux notes graves. Ce Zortziko là a été composé en mémoire du banderillero José Ventura Laca. Il a reçu un coup de corne, mourant presque instantanément, à Azpeitia. Les spécialistes de l'histoire de la région se disputent par ailleurs au sujet de la date, car pour certains, il s'agit de 1846, et pour d'autres, de 1841 !
Il réside quelque chose de vague autour de cette histoire et du drame de José Ventura Laca, mais le Zortziko pour ce banderillero né à Deba est respecté religieusement dans les deux arènes. Les toreros sortent découverts des burladeros, l'arrastre est à l'arrêt, et le public debout.
Il y a malgré tout, du fait de la grande distance dans le temps avec cette tragédie, un côté joyeux dans cette mélodie. Et le public semble si content d'être là. Aussi bien dans les arènes d'Azpeitia, où les cartels sont prestigieux pour une troisième catégorie, que sur la place du village de Deba, où l'on est tout proche des acteurs de la novillada.
Ce Zortziko donc, aussi appelé Martintxo à Deba, c'est en l'honneur d'un torero blessé, touché, mortellement et beaucoup trop pour qu'il puisse voir une dernière fois son village et son si joli bord de mer.
La brume et les nuages bas au-dessus des arènes d'Azpeitia donnent quelque chose de très authentique en plein été, avec les bonnes soeurs qui observent la corrida depuis le couvent d'à côté. Les arènes temporaires de Deba, elles, sur la place principale du village, sont un rectangle merveilleux où les novilladas qui s'y donnent semblent tellement éphémères.
En parlant d'Iván Fandiño, il était venu deux fois à Deba en 1999, et trois fois en l'an 2000... mais toujours au poste de sobresaliente ! Pourtant, au mois d'août, Deba s'est souvenue du jeune homme d'Orduña. Et qui sait, désormais, à chaque fois que retentira le Zortziko, il y aura également une pensée pour lui. Un matador du Pays Basque, cela n'est pas si fréquent. Et un grand matador, comme lui l'a été, encore moins...
En se rendant là-bas, dans les arènes de cette région, situées entre montagnes, littoral, verdure et brume, il y a comme un truc de magique.

Florent

mardi 28 novembre 2017

La gloire des inespérés (Rétro 2017)

Côte à côte, Iván Fandiño et Paco Ureña, l'un en gris plomb et or, et l'autre en bleu nuit et or, à l'été 2016 aux arènes de Saint-Gilles. Ils observent, à cet instant-là, un quite de Thomas Joubert.
Une histoire de quite... comme quelques mois plus tard, pour la corrida du 17 juin 2017 à Aire-sur-l'Adour. C'est à la cape, devant un toro qui n'était pas le sien, que le drame s'est tramé pour Iván Fandiño.
Juin, en tauromachie, cela reste tout de même le début de saison. Et c'est ainsi qu'une absence a grandement de quoi se faire sentir jusqu'au bout de la temporada.
Alors, on se prend parfois à des réflexions et à des considérations teintées d'absurde. A chercher, chez ceux qui restent, des caractéristiques que possédaient ceux qui sont partis.
Il y a, chez Paco Ureña, des vertus qui étaient celles d'Iván Fandiño. Parmi les matadors en activité, il est peut-être même celui qui en possède le plus.
Plein de paramètres, pourtant, semblent séparer et opposer ces deux toreros. Fandiño était du Pays Basque, Ureña de la province de Murcie. Le concept de Fandiño était basé sur la puissance, alors qu'il y a plus de finesse chez Ureña. L'impact physique de Fandiño, d'ailleurs, avec son visage fermé et concentré, se faisait davantage sentir dans la bataille, tandis que Paco Ureña lui démontre plutôt une forme de fragilité derrière une mine triste.
Mais ces deux-là ont aussi tellement de similitudes, et pas des moindres. Car ils ont fait partie de ces toreros dont l'unanimité s'est un jour portée vers eux en affirmant qu'ils allaient s'égarer. De ceux qui au mieux toréeront l'an prochain deux corridas, une dans leur village et la seconde dans le village d'à côté. Des hommes aux figures de futurs toreros retirés, auxquels on ne croit absolument pas. Des toreros avec qui personne, il y a quelques années, n'aurait osé prendre un selfie à leurs côtés. Des toreros que l'on aurait regardé passer à la sortie d'une arène, condamnés par l'indifférence d'un "silence et silence".
A bien regarder les débuts de carrière de Fandiño et d'Ureña, il y avait davantage de chances de croire que ces deux-là n'y parviendraient jamais, plutôt que l'inverse.
Comme point commun, Iván Fandiño et Paco Ureña ont toréé leur première corrida en France dans la même arène : Vergèze. Ce qui en dit long, car c'est une petite plaza où les toreros à l'agenda fourni n'ont jamais été tentés d'aller. Mais il faut se rappeler que Fandiño et Ureña, eux, sont passés par là.
Et ils ont déjoué les terribles pronostics, qui les laissaient dans l'indifférence, alors que l'on avait réservé le présage de gloire aux seuls esthètes.
Ils ont émergé et obtenu de beaux triomphes. Et oui, chez Fandiño, il y avait quelque chose qui touchait plus profondément que chez d'autres toreros. Un courage hors du commun, un don total de soi-même, et une exceptionnelle façon de se surpasser, qui le menèrent lors de la San Isidro 2014 à aller chercher une grande porte en estoquant sans leurre un toro de Parladé.
Chez Paco Ureña aussi, il y a ces caractéristiques-là, l'abandon du corps, et le seuil maximal du courage franchi. Madrid, automne 2015, des toros d'Adolfo Martín, et des cornes passant au plus près de la chair.
On a encore retrouvé cette force cet été, à Bayonne, lors de la corrida d'El Freixo. Avec pour Paco Ureña une détermination et un sens du placement qui rappelaient les plus grandes heures d'Iván Fandiño. Sauf que ce jour-là, il n'en restait plus qu'un seul des deux.

Florent

jeudi 16 novembre 2017

Miurada (Rétro 2017)

Évoquer le toro de Miura, c'est forcément songer à des clichés comme celui-là. Des toros pour lesquels la seule entrée en piste est impressionnante et dont les premiers instants sur le sable font croire aux légendes. Oui, à bien y regarder, on dirait qu'elle est réelle l'histoire selon laquelle ces toros disposent d'une vertèbre supplémentaire.
Ce Miura là, dont l'image figure sur la page internet des arènes de Béziers, a été combattu à l'été 2002. Certes, à Béziers, les barrières sont relativement basses, mais ce toro-là, il fait sensation. Le genre de toro dont on connaît au premier regard la provenance.
Squelette sans fin, cou long et tête chercheuse. A Béziers en plus, là où a été combattue l'une des plus légendaires corridas de ce fer. 15 août 83, Miura pour Nimeño, Richard Milian et Víctor Mendes.
Mais la légende des Miura, ces derniers temps, est décriée. Car la réputation des toros de Miura, qui se vendent à prix d'or, c'est un tempérament à part, et une vraie Miurada, par définition, ce serait une course dure et imprévisible.
Elle s'annonçait belle la saison 2017 de Miura. Et l'on se prenait à rêver. Et si dans la petite piste de Céret, il en sortait un comme sur la photo de Béziers 2002, et si c'est Octavio Chacón qui venait à l'affronter... Hélas, il n'en a rien été.
Depuis un bon moment, la faiblesse est récurrente, les problèmes d'armures aussi, même s'ils n'ont rien de nouveau.
Ces toros ont tendance à frapper très fort lors des opérations d'embarquement et de débarquement. De là à savoir si l'on a procédé à d'autres manoeuvres, il est difficile de l'affirmer.
Il n'empêche que, quand des toros de Miura se traînent sur le sable et affligent l'aficionado, le mythe s'éloigne. Et pourtant, on reste indulgent, à la recherche d'authentiques toros de Miura, dont quelque part, on est persuadé qu'il en existe encore.
Sept corridas complètes en 2017, à Séville, Madrid, Céret, Pamplona, Béziers, Bilbao et Cehegín. À Madrid comme ailleurs, des toros changés. À Céret, des comportements à peu près conformes à ce que l'on peut attendre de Miura, mais des cornes dans un état déplorable. À Béziers, un naufrage paraît-il. À tel point qu'à cause de cette dernière corrida citée, la direction des arènes d'Arles a décidé de changer ses plans et de garder seulement trois toros de Miura pour sa corrida de septembre en prenant un autre élevage pour compléter l'affiche. Un toro compliqué et intéressant à Vic, certes. Une novillada à Carcassonne. Des toros isolés combattus ici et là, et même au Portugal pour rejoneadores et forcados.
Mais surtout, des inquiétudes pour ce nom légendaire, dont l'irrégularité a de quoi déboussoler. Preuve en est, la saison 2014, et à un mois d'intervalle, un lot catastrophique à Nîmes et une grande corrida à Mont-de-Marsan. En tout cas, à l'avenir, on espère moins de désastres. Car ils n'ont absolument rien à voir avec l'idée que l'on se fait d'une Miurada.

Florent

mercredi 8 novembre 2017

Il est né à portagayola (Rétro 2017)

Et ce jour-là, il y est allé deux fois. Le garçon sur la photo, c'est Maxime Solera, 24 ans, novillero français. Un parcours atypique, ancien élève de l'école taurine d'Arles, ce qui lui permit de toréer en non piquée dans pas mal d'arènes françaises. Un jour, à Maubourguet, il a même officié en tant que sobresaliente dans une course de cette catégorie, ce qui généralement n'est pas bon signe pour l'avenir. Et puis, Maxime Solera est parti de l'autre côté des Pyrénées, pour tenter de passer à l'échelon supérieur.
Alors, début septembre 2016, le voir au paseo de ce qui était sa deuxième novillada piquée, à Peralta, en Navarre, était une inconnue totale. Il avait, à cette occasion, un bandage sur le front. Comme un boxeur, un vrai bagarreur. Celui-là, sans doute, il a du tempérament et ne va pas rester dans l'anonymat. Sa prestation face aux novillos de Pincha est une immense surprise, et il obtient le prix au triomphateur de la feria.
Pour autant, même si Peralta est une véritable feria de novilladas, sérieuse et intéressante, sa répercussion est limitée. La première sortie française de Maxime Solera en tant que novillero avec picadors aura lieu de longs mois plus tard, à Boujan-sur-Libron face aux Dolores Aguirre.
Mais c'est au moment où il part s'agenouiller face au toril de Céret, l'arène la plus difficile en France pour les toreros, que beaucoup d'aficionados le découvrent.
Matin brûlant du mois de juillet, de ceux où les touristes maculés de crème solaire garnissent les plages, tandis que d'autres bloqués sur les routes tentent de survivre la clim à fond.
Maxime Solera, qui n'est pas en vacances, va accueillir à portagayola son premier adversaire, Tabanero. Et il n'est pas rare de le voir accomplir ce geste, avec lequel l'espérance de vie est encore plus incertaine. À Céret, néanmoins, peu sont les toreros qui s'y aventurent. La piste y est étroite, et le toro qui déboule est généralement fort et armé.
Ah comme elle est incroyable, et sans superflu, l'intensité dramatique de ce foutu moment précis, quand un torero tente un tel geste aux arènes de Céret. A fortiori quand il est novillero, qu'il est français, qu'il est originaire du coin, et qu'il va en bonne partie jouer sa carrière sur cette seule course.
Au rayon des images marquantes, il y a ce novillero que l'on voit parcourir les quelques mètres séparant le burladero et le toril, dans le silence, sans musique, parce qu'à cet instant-là, la Cobla ne joue plus.
D'autant plus qu'à portagayola, Maxime Solera y est allé une seconde fois, pour attendre Universal, le sixième Raso de Portillo. Sacrés défis, et tout cela alors que Daniel García vient d'être cueilli de façon glaçante en fin de faena par le cinquième, un Raso très fort et terriblement armé.
Ici, les novilleros sont attendus par le public avec des exigences parfois égales ou supérieures à celles demandées aux matadors, et il y aurait beaucoup à redire, car d'un côté, c'est trivialement injuste.
Ça en jette d'aller faire deux portagayolas à Céret face à des tontons de Raso de Portillo. Mais ce qu'a livré Maxime Solera ce matin-là, c'était bien plus. Beaucoup d'efforts et de volonté dans la lidia, en mettant quatre fois en suerte le dernier novillo pour le picador Gabin Rehabi.
Au troisième tiers, la tension n'est pas retombée, car le Raso de Portillo, sérieux et encasté, est à peu près tout sauf un bonbon. Dans la passe, d'ailleurs, il a tendance à venir vers l'intérieur, entre la muleta et l'homme. On voit, chez Maxime Solera, des choses très plaisantes, comme des cites de loin valeureux. Mais c'est à gauche qu'il arrive à convaincre et même au-delà. Naturelles vibrantes d'un novillero qui se joue la peau. Chose rare pendant une faena cérétane, la Cobla se met à jouer. Après, Maxime Solera se fait secouer mais se relève sans mal. On attend un beau triomphe, mais l'épée, malheureusement, vient se loger bien trop bas sur un faux-départ du cornu.
Pas grave, dans la liste des tours de piste mémorables, mais sans trophées, celui-là occupe une bonne place. Et il y restera.

Florent

(Photo de Louise de Zan : Maxime Solera attendant Universal de Raso de Portillo, le 15 juillet à Céret)  

mardi 7 novembre 2017

Brigadier chef (Rétro 2017)

De moins en moins de grandes arènes entretiennent un lien privilégié et habituel avec une ganadería. Dax si, avec Pedraza de Yeltes, et l'enthousiasme qui existe avant chacune de ces rencontres est bien réel. On ne va pas s'en plaindre.
Au 14 août, jour des Pedrazas, le début de feria de Dax était, paraît-il jusqu'alors, morose. Le matin, ce fut une noyade dans le triomphalisme avec les noblissimes erales de Guadaira : quatre erales, trois vueltas, sept oreilles, et multiples sorties en triomphe. Il y avait là une forme d'aliénation, et c'est dommage, car vu la forte affluence pour une non piquée, les choses auraient mérité de se dérouler un peu plus sérieusement.
Et l'après-midi, c'était comme prévu la corrida de Pedraza de Yeltes, pour la quatrième année d'affilée. La sensation des deux premières, 2014 et 2015, est encore tellement forte que l'on a toujours du mal à les départager.
Pedraza de Yeltes, c'est certainement le Domecq le plus exigeant pour le torero, et le plus passionnant pour l'aficionado a los toros.
Les pensionnaires de cet élevage combattus le 14 août à Dax n'ont pas dérogé à la règle. Rafaelillo et Daniel Luque ont connu le succès, le premier face à "Bello", un toro brave et encasté, et le second devant une opposition située en-deçà de ce qui plaît chez Pedraza.
Les toros du jour, corpulents, n'ont pas été suffisamment mis en valeur à cette occasion, et leur potentiel n'a pas été complètement exprimé à la pique, loin de là même. Et c'est dommage, car il y avait, encore une fois, plusieurs grands toros.
Comme le sixième, Brigadier, matricule 10, de pelage colorado comme le sont beaucoup de toros dans cet élevage. 630 kilos et bientôt cinq ans.
Brigadier, en piste, c'est lui qui commande. Une première pique prise avec bravoure et puissance, en soulevant la cavalerie, puis une deuxième également avec bravoure. Et là, juste après, c'est l'incompréhension, car la présidence change de tiers.
Dans le flottement, le picador est finalement maintenu en piste, et la troisième rencontre se produit, avec une pique de tienta. Une pique qui pourtant, conformément à son nom, devrait seulement être utilisée en tienta. Brigadier est placé loin, et charge encore avec bravoure, c'est vraiment un très grand toro.
Un toro qui dès ce moment-là méritait déjà les honneurs du tour de piste, même si de manière frustrante, on remarque qu'on aurait pu le laisser briller encore. Et puis, il ne faut jamais sanctionner les qualités d'un toro du fait des décisions ou errances de ceux qui sont en charge du déroulement de la corrida.
Un brave Pedraza donc, dans la lignée des "Miralto", "Resistente", et autres toros illustres de la maison combattus dans la même plaza. Román, qui était chargé de l'affronter, passa totalement à côté du sujet. Personne ne s'en souviendra, et cela n'aura pour lui aucune incidence dans sa carrière, car le lendemain, il ouvrait la grande porte de Las Ventas.
Mais reste en mémoire le combat de ce brave toro sur le sable dacquois l'un des plus beaux soirs de l'été. Comme une bronca, l'orage attendit sagement la fin de soirée pour éclater.

Florent

(Photo de Niko Darracq : Brigadier, numéro 10, de Pedraza de Yeltes)

lundi 6 novembre 2017

Bleu nuit et or (Rétro 2017)

J'aime bien la géométrie de la plaza d'Aignan, et ce paseo qui à chaque fois fait demi-tour pour venir saluer la présidence située juste au-dessus de la porte d'entrée.
Aignan, c'est la plus rurale des plazas à organiser une corrida le week-end de Pâques. Habituellement, c'est la première corrida de l'année dans le Sud-Ouest, même si cette fois il y a eu Gamarde deux semaines auparavant.
Aller à Aignan a toujours un côté dépaysant, et il n'est pas rare de voir s'afficher "Aucun service" sur le téléphone en arrivant dans les parages.
Ce dimanche 16 avril, le joli soleil au-dessus de la petite arène d'Aignan ne laisse en rien deviner que 2017 va être une autre saison de soupirs.
Il y a même une belle affiche, avec trois toros de Gallon, malheureusement bien trop faibles pour donner du relief, et trois de Camino de Santiago, avec plus de consistance. Deux élevages français pour Manuel Escribano, Iván Fandiño et Emilio de Justo. Les deux premiers en bleu nuit et or, le troisième en blanc.
Ils sont en quelque sorte, ce jour-là, à la croisée des chemins. Manuel Escribano revient d'une gravissime blessure en juin 2016 à Alicante ; Iván Fandiño tente un retour en force après deux saisons délicates, surtout depuis son seul contre six de mars 2015 à Madrid ; et puis Emilio de Justo lui voit sa carrière décoller peu à peu.
Fandiño, en bleu nuit et or donc, coupe l'oreille du deuxième toro, de Jean-Louis Darré, après une faena sans grande intensité, mais magnifiquement illustrée par Les Armagnacs qui jouent "Agüero", pasodoble au nom d'un torero basque. Et le point culminant de ce combat, c'est la grande estocade portée par Iván Fandiño, et qui à elle seule vaut l'oreille.
Fandiño a signé pour quatre paseos en France cette année. Aignan, Arles où il va triompher dès le lendemain face aux Pedraza de Yeltes, Aire-sur-l'Adour, et Mont-de-Marsan.
Au cours du même après-midi d'Aignan, Manuel Escribano touche le meilleur toro de Camino de Santiago et empoche deux oreilles, alors que c'est Emilio de Justo qui réalise les plus beaux gestes devant le dernier.
Un beau soleil à ne pas prendre en compte, là où tout avait bien commencé. De bons présages qui n'en étaient pas.

Florent

lundi 30 octobre 2017

L'âge est un naufrage

À la recherche d'une fulgurance ce dimanche après-midi dans les arènes couvertes de Samadet.
Une fulgurance qui n'est jamais venue. Un espoir perdu.
Celui de voir ce torero maintenant âgé de 62 ans réaliser ne serait-ce qu'une pose de banderilles, près des barrières, dans un terrain réduit, et en ressortir avec brio comme à la plus belle époque.
Rêver d'un bond dans le temps. Si t'es pas un minimum nostalgique, ça va être difficile d'être aficionado...
Non, Morenito de Maracay n'a pas posé les banderilles, et a laissé ce soin à ses subalternes, tout comme celui des mises en suerte au premier tiers. Dommage, car le novillo de Patrick Laugier, du fer de Piedras Rojas, avait suffisamment de mobilité, de caste et d'allant pour permettre un combat intéressant. On ne lui en voudra guère à Morenito de Maracay, et puis c'était un festival, mais il recula tout au long du combat, à la peine physiquement. Lui qui avait forgé sa réputation sur un toreo athlétique, dans les trois tiers.
Morenito de Maracay, une vie, une histoire et un parcours dont pas mal de choses frôlent le légendaire.
On espérait un peu plus ce dimanche, car l'aficionado est gourmand et parfois se prend à rêver quand il voit un nom sur une affiche. Les festivals, par ailleurs, permettent de voir des toreros qui ont cessé il y a un moment d'être en activité.
Mais arrivé à un seuil, que ce soit en corrida ou en festival, pour l'homme, quand la force s'échappe, sauf miracle, il est difficile de continuer. Et impossible de faire semblant.
L'âge – ou la vieillesse comme dit l'adage – est un naufrage. Considération non pas intellectuelle mais physique qui fait que dans beaucoup de domaines, et dans le sport en premier, les années qui défilent amènent un peu plus vers la porte de sortie.
C'est encore plus dur en tauromachie, où l'on convient bien évidemment que si tous les toreros le sont pour toujours, même après la retraite, le toro lui peut tout arrêter en un instant.
Une seule jeunesse. Mais pourvu qu'elle soit longue. Comme me racontait un jour mon ami Marc Lavie, qui avait vu la première novillada en France de Morenito de Maracay. C'était en 77 à Céret. Un costume déchiré dès les premières passes de cape, mais un grand triomphe du vénézuélien. Quarante ans après, forcément, le contexte, le physique et l'envie n'ont absolument rien de comparable.
On en est même conscient sans vraiment l'avouer. Mais un seul coup d'éclat, pourtant, aurait eu de quoi ravir...
Les toreros vieillissent eux aussi. Et c'est également pour cela que la corrida trouve sa raison d'être. Une raison simple. Les hommes dans l'arène changent, et nul n'est éternel, pas même les opposants à la corrida. Seule la fête reste.
La fête, à Pamplona ou ailleurs, Morenito de Maracay y a contribué en faisant vibrer les publics. Les critiques les plus durs disaient de lui qu'il était virevoltant avec la cape et les banderilles, et qu'ensuite, c'était bien plus léger. D'autres disaient avec à-propos qu'il s'agissait, quand il était en activité, d'un matador courageux, brillant banderillero... et souvent aidé par des sorteos chanceux. Quelques toreros, dont fait partie le vénézuélien, ont ou ont eu cette curieuse réputation.
Hier, Morenito de Maracay n'a pas eu de gestes pouvant rappeler l'illustre passé. Mais tant pis. La tauromachie, souvent, c'est partir à la conquête de ce que l'on ne retrouvera pas...

Florent

mercredi 4 octobre 2017

Matière grise

En voyant ce personnage traverser les décennies, il y avait de quoi le penser immortel. De ceux qui s'inscrivent tellement dans le paysage que l'on se dit qu'ils ne disparaîtront jamais.
Mais d'après les nouvelles, ces derniers jours, l'issue semblait malheureusement inéluctable. Et Victorino Martín Andrés, âgé de 88 ans, est parti hier. C'est une époque, une page colossale de la tauromachie qui se tourne.
De son vivant, Victorino aura été honoré tant de fois pour le chemin accompli. Dans la tête du sorcier devaient encore persister de nombreux secrets. Lui qui, de modeste condition au départ, n'a pas eu d'héritage. Contrairement à beaucoup d'autres histoires ganaderas, où en général on hérite avec tous les moyens à portée de main. Lui, Victorino de Galapagar, est parti de rien. Le sorcier.
Sourcier aussi, en parvenant à faire monter à la surface tant de sérieux, de caste et de bravoure chez ses toros. Et que ce soit aujourd'hui, ou même demain, on ne pourra jamais tout dire tellement l'histoire est riche en éléments et en anecdotes. Même si, bien sûr, les semaines et mois de trêve à venir permettront d'évoquer les plus grandes heures.
Et puis, après tout, les chiffres et statistiques sont secondaires. Car c'est avant tout l'émotion procurée par les toros de Victorino Martín qui prime et est à la base d'une telle gloire. Des noms de toros célèbres, il y en a plein.
Ah, comme elles seront nombreuses ces jours-ci les plazas à se proclamer fétiches de la ganadería ! Car il faut bien dire que Victorino Martín a connu le triomphe et même la régularité dans plein d'arènes.
Pour dire à quel point l'empreinte laissée par cet homme est importante en tauromachie, on l'appelait et le devinait par son seul prénom. VICTORINO. En étant sûr de ne jamais se tromper.
Et d'ailleurs, quel aficionado n'a jamais vu une corrida de Victorino ? Qui n'a jamais attendu sur les gradins d'une arène la sortie de ses toros gris ?
Le chemin parcouru par cet homme a fait prendre conscience aussi du difficile travail agricole qu'est l'élevage du toro de combat. Avec du bétail acheté au départ à la famille Escudero Calvo. En France, la première corrida de Victorino remonte au 14 août 66 à Arles, il y a un demi-siècle.
Et puis, rapidement, une évolution fulgurante et des succès. Des triomphes même, qui firent que l'élevage parvint à remplir les arènes sur son seul nom. Des toros avec plein de particularités, exigeants, intelligents même. Les alimañas, les plus durs et coriaces, ou les tobilleros, ceux qui cherchent les chevilles en fin de passe et qu'il faut dominer, toréer avec la muleta la plus basse possible. Sur la cuisse de ces toros, le A d'Albaserrada, leur origine, sans confusion possible.
Depuis des années, l'héritage a été transmis au fils, Victorino Martín García, qui assure la relève.
Mais l'histoire du père Victorino, parti hier, s'étend bien au-delà. Grâce à ses toros exigeants, et à la dimension de combat qu'ils ont transmis dans l'arène, cela a laissé de la place pour tous les autres élevages de créneau torista. Qui sait, s'il n'y avait pas eu les toros de Victorino, et ses fameuses alimañas, l'approche de la corrida aujourd'hui serait peut-être encore plus uniforme, et avec beaucoup moins de variété.
Victorino Martín Andrés, au fil des années, a bâti un toro vedette, se vendant cher, à prix d'or. Mais en face, peu souvent s'aventuraient les vedettes. Des toros de sueur, face auxquels se sont avant tout illustrés des belluaires. Ils s'appellent, entre autres, Francisco Ruiz Miguel, Luis Francisco Esplá, Stéphane Fernández Meca, El Tato, ou Pepín Liria. Ceux qui ont triomphé ont réalisé au préalable un effort considérable face aux toros de Don Victorino. De durs labeurs, comme son travail et ses sacrifices à lui.

Florent

lundi 2 octobre 2017

Jouer sa carrière

C'est certainement la saison qui veut ça, mais en général, hormis pour Madrid et éventuellement Saragosse, le public se rend aux corridas d'automne avec moins de tension, et plus grand chose à espérer, car les dés sont déjà jetés. Cette ambiance était encore vérifiable samedi aux arènes de Mont-de-Marsan.
Pourtant, les toreros, en fonction de leur situation, peuvent parfois jouer gros sur des corridas de fin d'année. Gagner ou perdre. Historiquement, il y a près de trente ans, à la fin du mois d'octobre 89, Hubert Yonnet, directeur des arènes d'Arles, organisait une corrida de clôture de la saison avec des toros de son propre élevage. Entre autres, à l'affiche, il y avait El Fundi, qui toréait sa première corrida en France... Et El Fundi, aujourd'hui, c'est le matador espagnol qui en a toréé le plus dans notre pays. Avec comme point de départ à toute cette trajectoire, une corrida de fin de saison.
Les trois toreros de samedi totalisaient avant le paseo à peine une petite dizaine de corridas à eux trois cette année. Et pourtant, il était franchement intéressant de les voir.
Ils rencontrèrent une corrida de Victorino Martín, inégalement présentée, et dont les 18 piques reçues furent flatteuses, car si les toros ont été bravitos, ils ont en général eu peu d'emploi et de puissance sous le fer. Après, ils furent nobles à divers degrés.
Mathieu Guillon semblait avoir joué sa carrière il y a cinq ans, au soir d'une alternative pendant les fêtes de la Madeleine où il vécut l'un des pires cauchemars envisageables pour un torero : entendre les trois avis à cette occasion. C'était un sacré pari pour le torero local de revenir qui plus est face à une corrida de Victorino Martín. Mais le manque de pratique et d'expérience s'est fait sentir. Si Guillon eut ses meilleurs moments avec les banderilles, et semblait être conscient de ses limites, il ne fut pas à la hauteur du deuxième toro, le meilleur Victorino du lot, et accumula trop de passes sans jamais donner de distance face au cinquième. Néanmoins, l'estocade efficace portée face à ce toro parut le libérer d'un poids qui pesait depuis cinq ans sur ses épaules. Il sera difficile tout de même de remplir l'agenda l'année prochaine.
Manolo Vanegas a pris une alternative de catégorie au mois de juin à Vic, face à de sérieux toros d'Alcurrucén, et c'était une sacrée performance. Le vénézuélien a eu peu de corridas depuis, et après avoir affronté samedi un premier adversaire éteint et manquant de fond, il montra face au dernier Victorino, le plus dur du lot, toutes les qualités que l'on avait pu entrevoir quand il était novillero. Un solide espoir, indifférent aux deux corrections infligées par le toro, et une volonté à toute épreuve malgré le danger. Il y a par ailleurs, chez Manolo Vanegas, un véritable métier, et de quoi espérer pour aller beaucoup plus loin. Oreille fort légitime après une estocade spectaculaire et l'envie de revoir ce garçon.
En 2016, il y avait déjà eu une corrida de clôture avec des Victorino Martín à Mont-de-Marsan. A ce moment-là, c'était seulement la deuxième de la saison d'Emilio de Justo, qui avait triomphé deux mois auparavant aux arènes d'Orthez. Mais sans un autre succès à Mont-de-Marsan, qui sait, de Justo aurait probablement eu plus de portes fermées en 2017. Mais voilà, il y a un an quasiment jour pour jour, il déballa sa torería sur le sable du Plumaçon, et coupa les deux oreilles d'un Victorino.
Cette année, si son nom est revenu souvent dans les discussions, le nombre de corridas qu'il eut à toréer est peu élevé. Et pour tout dire, ce matador n'est pas reconnu à sa juste valeur.
Samedi, contrairement à d'autres sorties cette année, l'épée fit défaut à Emilio de Justo, qui repartit avec juste une oreille en poche. Mais cette dimension, en fin de faena face au quatrième toro, cette façon de toréer de la main gauche, en relâchant complètement le corps, c'était du beau, du pur et du grand toreo. Un talent qui peut-être serait resté inédit pour toujours si n'avaient pas existé des opportunités de fin saison...

Florent