mercredi 4 octobre 2017

Matière grise

En voyant ce personnage traverser les décennies, il y avait de quoi le penser immortel. De ceux qui s'inscrivent tellement dans le paysage que l'on se dit qu'ils ne disparaîtront jamais.
Mais d'après les nouvelles, ces derniers jours, l'issue semblait malheureusement inéluctable. Et Victorino Martín Andrés, âgé de 88 ans, est parti hier. C'est une époque, une page colossale de la tauromachie qui se tourne.
De son vivant, Victorino aura été honoré tant de fois pour le chemin accompli. Dans la tête du sorcier devaient encore persister de nombreux secrets. Lui qui, de modeste condition au départ, n'a pas eu d'héritage. Contrairement à beaucoup d'autres histoires ganaderas, où en général on hérite avec tous les moyens à portée de main. Lui, Victorino de Galapagar, est parti de rien. Le sorcier.
Sourcier aussi, en parvenant à faire monter à la surface tant de sérieux, de caste et de bravoure chez ses toros. Et que ce soit aujourd'hui, ou même demain, on ne pourra jamais tout dire tellement l'histoire est riche en éléments et en anecdotes. Même si, bien sûr, les semaines et mois de trêve à venir permettront d'évoquer les plus grandes heures.
Et puis, après tout, les chiffres et statistiques sont secondaires. Car c'est avant tout l'émotion procurée par les toros de Victorino Martín qui prime et est à la base d'une telle gloire. Des noms de toros célèbres, il y en a plein.
Ah, comme elles seront nombreuses ces jours-ci les plazas à se proclamer fétiches de la ganadería ! Car il faut bien dire que Victorino Martín a connu le triomphe et même la régularité dans plein d'arènes.
Pour dire à quel point l'empreinte laissée par cet homme est importante en tauromachie, on l'appelait et le devinait par son seul prénom. VICTORINO. En étant sûr de ne jamais se tromper.
Et d'ailleurs, quel aficionado n'a jamais vu une corrida de Victorino ? Qui n'a jamais attendu sur les gradins d'une arène la sortie de ses toros gris ?
Le chemin parcouru par cet homme a fait prendre conscience aussi du difficile travail agricole qu'est l'élevage du toro de combat. Avec du bétail acheté au départ à la famille Escudero Calvo. En France, la première corrida de Victorino remonte au 14 août 66 à Arles, il y a un demi-siècle.
Et puis, rapidement, une évolution fulgurante et des succès. Des triomphes même, qui firent que l'élevage parvint à remplir les arènes sur son seul nom. Des toros avec plein de particularités, exigeants, intelligents même. Les alimañas, les plus durs et coriaces, ou les tobilleros, ceux qui cherchent les chevilles en fin de passe et qu'il faut dominer, toréer avec la muleta la plus basse possible. Sur la cuisse de ces toros, le A d'Albaserrada, leur origine, sans confusion possible.
Depuis des années, l'héritage a été transmis au fils, Victorino Martín García, qui assure la relève.
Mais l'histoire du père Victorino, parti hier, s'étend bien au-delà. Grâce à ses toros exigeants, et à la dimension de combat qu'ils ont transmis dans l'arène, cela a laissé de la place pour tous les autres élevages de créneau torista. Qui sait, s'il n'y avait pas eu les toros de Victorino, et ses fameuses alimañas, l'approche de la corrida aujourd'hui serait peut-être encore plus uniforme, et avec beaucoup moins de variété.
Victorino Martín Andrés, au fil des années, a bâti un toro vedette, se vendant cher, à prix d'or. Mais en face, peu souvent s'aventuraient les vedettes. Des toros de sueur, face auxquels se sont avant tout illustrés des belluaires. Ils s'appellent, entre autres, Francisco Ruiz Miguel, Luis Francisco Esplá, Stéphane Fernández Meca, El Tato, ou Pepín Liria. Ceux qui ont triomphé ont réalisé au préalable un effort considérable face aux toros de Don Victorino. De durs labeurs, comme son travail et ses sacrifices à lui.

Florent

lundi 2 octobre 2017

Jouer sa carrière

C'est certainement la saison qui veut ça, mais en général, hormis pour Madrid et éventuellement Saragosse, le public se rend aux corridas d'automne avec moins de tension, et plus grand chose à espérer, car les dés sont déjà jetés. Cette ambiance était encore vérifiable samedi aux arènes de Mont-de-Marsan.
Pourtant, les toreros, en fonction de leur situation, peuvent parfois jouer gros sur des corridas de fin d'année. Gagner ou perdre. Historiquement, il y a près de trente ans, à la fin du mois d'octobre 89, Hubert Yonnet, directeur des arènes d'Arles, organisait une corrida de clôture de la saison avec des toros de son propre élevage. Entre autres, à l'affiche, il y avait El Fundi, qui toréait sa première corrida en France... Et El Fundi, aujourd'hui, c'est le matador espagnol qui en a toréé le plus dans notre pays. Avec comme point de départ à toute cette trajectoire, une corrida de fin de saison.
Les trois toreros de samedi totalisaient avant le paseo à peine une petite dizaine de corridas à eux trois cette année. Et pourtant, il était franchement intéressant de les voir.
Ils rencontrèrent une corrida de Victorino Martín, inégalement présentée, et dont les 18 piques reçues furent flatteuses, car si les toros ont été bravitos, ils ont en général eu peu d'emploi et de puissance sous le fer. Après, ils furent nobles à divers degrés.
Mathieu Guillon semblait avoir joué sa carrière il y a cinq ans, au soir d'une alternative pendant les fêtes de la Madeleine où il vécut l'un des pires cauchemars envisageables pour un torero : entendre les trois avis à cette occasion. C'était un sacré pari pour le torero local de revenir qui plus est face à une corrida de Victorino Martín. Mais le manque de pratique et d'expérience s'est fait sentir. Si Guillon eut ses meilleurs moments avec les banderilles, et semblait être conscient de ses limites, il ne fut pas à la hauteur du deuxième toro, le meilleur Victorino du lot, et accumula trop de passes sans jamais donner de distance face au cinquième. Néanmoins, l'estocade efficace portée face à ce toro parut le libérer d'un poids qui pesait depuis cinq ans sur ses épaules. Il sera difficile tout de même de remplir l'agenda l'année prochaine.
Manolo Vanegas a pris une alternative de catégorie au mois de juin à Vic, face à de sérieux toros d'Alcurrucén, et c'était une sacrée performance. Le vénézuélien a eu peu de corridas depuis, et après avoir affronté samedi un premier adversaire éteint et manquant de fond, il montra face au dernier Victorino, le plus dur du lot, toutes les qualités que l'on avait pu entrevoir quand il était novillero. Un solide espoir, indifférent aux deux corrections infligées par le toro, et une volonté à toute épreuve malgré le danger. Il y a par ailleurs, chez Manolo Vanegas, un véritable métier, et de quoi espérer pour aller beaucoup plus loin. Oreille fort légitime après une estocade spectaculaire et l'envie de revoir ce garçon.
En 2016, il y avait déjà eu une corrida de clôture avec des Victorino Martín à Mont-de-Marsan. A ce moment-là, c'était seulement la deuxième de la saison d'Emilio de Justo, qui avait triomphé deux mois auparavant aux arènes d'Orthez. Mais sans un autre succès à Mont-de-Marsan, qui sait, de Justo aurait probablement eu plus de portes fermées en 2017. Mais voilà, il y a un an quasiment jour pour jour, il déballa sa torería sur le sable du Plumaçon, et coupa les deux oreilles d'un Victorino.
Cette année, si son nom est revenu souvent dans les discussions, le nombre de corridas qu'il eut à toréer est peu élevé. Et pour tout dire, ce matador n'est pas reconnu à sa juste valeur.
Samedi, contrairement à d'autres sorties cette année, l'épée fit défaut à Emilio de Justo, qui repartit avec juste une oreille en poche. Mais cette dimension, en fin de faena face au quatrième toro, cette façon de toréer de la main gauche, en relâchant complètement le corps, c'était du beau, du pur et du grand toreo. Un talent qui peut-être serait resté inédit pour toujours si n'avaient pas existé des opportunités de fin saison...

Florent

mardi 26 septembre 2017

L'académie du bonnet vert

Courage linéaire, et certainement aussi vision rugbystique de la tauromachie. Il y a vraiment, chez les forcados, quelque chose de pas commun. Car dans quasiment toutes les autres disciplines face au toro, le principe est d'esquiver la bête. Mais ici, il est question de la recevoir de plein fouet, au cours d'un puissant duel et d'un choc inévitable. Offrir son corps à la science.
J'ai d'ailleurs du mal à comprendre pourquoi, du fait de cette tradition, le rugby connaît aussi peu d'engouement au Portugal. Certes, il y eut une percée en la matière, un peu anecdotique, puisque le Portugal participa au Mondial 2007 de rugby en France. Cela donna notamment un curieux Nouvelle-Zélande – Portugal, avec une valise à la clé pour nos amis de Lusitanie, mais tout de même un essai inscrit face aux All Blacks, un exploit, fêté comme la conquête d'une autre planète.
Chez les forcados également, c'est le collectif qui doit s'imposer. Derrière le forcado qui reçoit en premier le toro sur lui, la ligne qui suit doit être solidaire et ne jamais rompre. C'est une obligation, quand on sait que les toros du Portugal en général sont forts, robustes, et arborent des origines de type Pinto Barreiros ou Comte de la Corte.
En France, voir des forcados dans une arène est relativement récent, puisque cette forme de tauromachie n'est arrivée qu'à la fin des années 60. S'il y a des corridas portugaises chez nous, elles restent assez rares tout au long de la saison, et sont cantonnées à des soirées d'été.
Évidemment, le plus impressionnant dans ces courses-là – et pardon pour les toreros à cheval –, reste le duel de fin de combat. Entre ces forcados anonymes, dont les groupes qui existent ont tous le label amateur, et le toro. Quand le silence s'installe sur les gradins, les impacts sont forts, et parfois terribles.
Au cours de ce mois de septembre, deux forcados sont morts suite à des blessures en piste au Portugal. Pedro Primo, 25 ans, du groupe de Cuba, et Fernando Quintela, 26 ans, que l'on voit sur la photo, et qui lui était du groupe d'Alcochete.
Pour tous les forcados qui font des saisons complètes au Portugal, et pour ceux qui viennent parfois l'été dans les arènes françaises, sous les lumières des projecteurs et des lampions, on leur prête par moments un aspect comique. Avec une tenue particulière, tout comme l'est aussi leur façon d'appeler les toros. Mais c'est un grand moment de vérité, et quelque part, eux aussi sont toreros.

Florent  

mardi 19 septembre 2017

Revenir à Nîmes

Ou pas. Ce n'est pourtant pas l'envie qui manque, et c'est même bien plus sérieux qu'il n'y paraît. L'idée et la sensation ont de quoi travailler l'esprit au moins pour qui un jour y a habité. 
A suivre de loin les ferias de Nîmes, d'un oeil ou d'une oreille, la chose taurine semble y être arrivée à un moment délicat, et avec forcément de quoi susciter l'inquiétude. 
La dernière feria des Vendanges, pourtant, avait débuté avec un remarquable et brillant discours d'Éric Dupond-Moretti. Un brindis qui donnait l'envie d'y être, d'écouter et de regarder. Dupond-Moretti, qui un jour avait dit à propos de son métier d'avocat, spécialisé en matière pénale "quand vous vous adressez aux jurés en Cour d'assises, il faut passer pour la personne avec qui ils aimeraient prendre le Ricard. Pas le champagne". Instaurer un lien profond et populaire.
Populaires, comme le sont les racines de la corrida, et cette dernière ne devrait jamais être tentée de s'en couper ou de s'en défaire. 
Revenir à Nîmes, peut-être un jour. Plutôt un doux week-end de septembre, car à Pentecôte, il y a Vic. Arriver du côté de la gare, traverser l'avenue Feuchères, voir l'esplanade, puis les arènes.
Un lieu chargé d'histoire où il est arrivé d'y faire rentrer près de 20.000 personnes pour des corridas. Les années fastes, elles, semblent avoir vécu. L'engouement est en baisse. Les raisons sont multiples, mais, rassurez-vous, les antis-corridas n'y sont pour rien là-dedans.
De loin, en voyant la cuvée 2017 de la feria des Vendanges s'achever, ce furent encore les mêmes soucis et remarques de la part de l'afición.
Les facteurs sont donc nombreux. Il arrive même désormais que des affiches de vedettes ne fassent que moitié d'arène, impensable il y a quelques années encore. Peu de variété, surtout au niveau des élevages ; la vitrine que pouvait être Canal + France n'est plus là depuis belle lurette ; et le panel des toreros vedettes pouvant remplir les arènes a considérablement diminué (Manzanares père, Ojeda, Muñoz, Espartaco, Rincón, Joselito, José Tomás...).
Les places y sont chères, même vers le haut des gradins, et ce que certains trouvaient autrefois exceptionnel est devenu aujourd'hui du pur conformisme. Ils en ont trop fait, et cela a même été probablement contre-productif : confirmations d'alternatives à Nîmes, oreilles, queues, corridas de présentation moyenne voire médiocre, vueltas, indultos, même en corrida à cheval.
Et une inarrêtable dégringolade dans le sérieux. Nîmes, aussi, s'est coupée du monde, plus de commission taurine, plus de lien avec les autres villes taurines françaises, et peu de rapports avec l'afición locale hormis le temps d'un week-end pédagogique en début de saison. 
Simon Casas, pourtant, de par sa stature, dispose théoriquement de tous les éléments pour relancer la machine nîmoise. Mais revenir au premier plan, cela restera extrêmement difficile. 
Il y a quand même l'envie d'y revenir. Qu'importe l'affiche. Faire le trajet habituel, passer près de la gare, de l'avenue Feuchères, et croiser la statue représentant l'homme qui a donné tellement de force à cette passion. Même plus de vingt-cinq ans après sa disparition, il donne envie de se battre pour celle-ci. De voir une belle et grande course de toros aux arènes de Nîmes. Et admirer ses vieilles pierres.

Florent

lundi 18 septembre 2017

Danse avec les loups

Dans la quête d'un monde meilleur, quoique puissent en dire nos opposants, il y aurait certainement des courses de toros. Deux petites heures à peine passées sur les gradins des arènes de Sangüesa, à discuter, et à partager des verres avec des gens du cru, puis partir plus tard et se dire au revoir, comme si l'on se connaissait depuis vingt ans. Peu de scènes de la vie quotidienne pourraient offrir ce genre de moments.
Sangüesa, à l'Est de Pampelune, est l'une de ces nombreuses ferias de Navarre d'août et de septembre. Sangüesa est en altitude, quasiment à la limite de l'Aragon, et ce samedi après-midi, il n'y faisait pas bien chaud. Douze ou treize degrés à l'ombre. Au loin, des éoliennes sur les sommets, et derrière, le grand lac de Yesa, paysage impressionnant, très vaste, et où peu de touristes s'aventurent à cette saison.
Les arènes de Sangüesa, si elles ont beaucoup moins de charme que celles de Peralta ou de Tafalla, sont une enceinte de briques, et à l'intérieur, il y a des gradins à la fois en bois et en fer. Un long mur circulaire de briques donc, on pourrait se croire à Toulouse.
En arrivant à Sangüesa, en début d'après-midi, on a l'impression d'un village en fête mais désertique. Peu de monde dans les rues et le long du parcours de l'encierro, couru chaque matin. Sangüesa, c'est aussi là où en 2005, un novillo s'est barré des arènes pendant la course, et a été repris et "estoqué" par la police un kilomètre plus loin.
A Sangüesa, le grand intérêt du cartel était le lot de toros d'Alberto Mateos Arroyo, un élevage peu connu, inédit en France, bien que certains s'y soient intéressés à un moment. De source sûre, il y a même failli y avoir un lot de toros à Orthez il y a quelques années.
Un élevage de pure origine Baltasar Ibán, et dont on peut dire, si c'est compréhensible, qu'il est plus Ibán que Baltasar Ibán ne l'est à l'heure actuelle.
L'élevage d'Alberto Mateos Arroyo, situé dans la province de Salamanque et en allant vers Zamora, a une triste particularité. Il est régulièrement décimé par les loups qui peuplent la zone, et ainsi, s'attaquent aux veaux et au troupeau en général. C'est un petit élevage, dont les sorties annuelles sont peu nombreuses. Pas trop d'opportunités, si ce n'est dans de petites arènes, et il faut jongler entre les dégâts des loups et ceux des requins du mundillo.
A Sangüesa, c'était un très beau lot, en pointes, avec du trapío, sauf peut-être le premier plus léger. Des toros qui devaient peser entre 470 et 500 kilos, mais étaient parfaitement dans le type Ibán. En comportement, de la caste, et de la bravoure aussi. Ce qui est frustrant dans ce type d'arènes, c'est le tiers de piques. Les chevaux étaient démesurés ce samedi, et les piques furent trop longues. Alors que les Mateos Arroyo auraient pu sans problème supporter deux à trois rencontres raisonnables. Braves face aux picadors assis sur des montagnes, et sans jamais sortir seuls du matelas.
Je pensais, après avoir entendu pas mal de témoignages sur cet élevage, qu'il y aurait peut-être un poil plus de sauvagerie. La tendance générale de cette corrida fut la noblesse. Mais attention, il y avait de la caste, des toros exigeants, mourant le plus souvent la gueule fermée, fièrement, vers le centre de la piste.
Les toreros, s'il faut souligner leur mérite d'avoir combattu une corrida sérieuse et en pointes, ont coupé des oreilles généreuses. Cinq au total. Sánchez Vara a toréé avec métier, posant les banderilles dans le berceau, mais toréant assez loin avec la muleta. Le colombien José Arcila a été bien mieux qu'à Tafalla un mois auparavant, et quelque part, ce n'était pas bien difficile. Il fit deux jolis quites à la cape. Enfin, le navarrais Javier Marín, qui a pris l'alternative en juillet à Tudela, malgré sa grande volonté et sa sincérité, semble manquer de pratique.
Curieuse fut la présidence au cours de cette corrida, faisant jouer la musique quasiment dès les premières passes de muleta, et mieux encore, applaudissant les arrastres à la fin des combats !
Il n'empêche que la vuelta au sixième, Aceitunero, numéro 2, un toro brave, encasté, et avec beaucoup de transmission, n'avait rien de contestable. Un grand toro, vraiment. Faire ce genre de déplacement, pour des découvertes, et revenir avec de telles images en tête, cela vaudra toujours le coup. Puissent les Alberto Mateos être épargnés et danser avec les loups.

Florent  

mardi 12 septembre 2017

On dirait le Sud

Vient un beau jour où un tas de choses vous donnent envie de fuir. Comme le microcosme taurin du sud-ouest, qui à force de guerres d'égo, en vient parfois à se prendre plus au sérieux lui-même qu'il ne prend au sérieux la dramaturgie de ce qui se passe en piste. Dommage, regrettable, et tout ce que l'on veut. Goutte d'eau faisant déborder le vase, les commentaires lamentables ayant suivi la novillada-concours de Saint-Perdon, et le salut en piste à la fin de la course de José Antonio Baigorri et de sa fille Patricia, propriétaires de l'élevage de Pincha.
Je me souviens qu'au lycée, alors que le mois de septembre réservait encore de splendides journées, un copain m'envoyait des messages de ses escapades en Rioja ou en Navarre, terres de vignes et de toros. Peralta, Arnedo, Sangüesa, Corella, et bien d'autres.
Mais il fallait s'armer de patience afin d'en faire de même. Le même copain, un jour, m'incita à sécher les cours à la fac quitte à manger un zéro pour aller assister à la dernière novillada de l'histoire des arènes d'Arnedo. Le choix était vite vu, il n'y avait pas photo ! Et ce fut Arnedo.
En septembre, la route qui mène au paysage désertique du Sud de la Navarre est beaucoup moins chargée que durant les heures de pointe de l'été. Entre routes littorales et routes de montagne, on se sent vacancier solitaire. Sur le chemin de fêtes où à cette saison les gens s'habillent encore de rouge et de blanc, alors qu'en France, au mois d'août, tout ça, c'est déjà terminé.
C'est différent là-bas, et ça respire à fond l'authenticité. Comme les tertulias d'après course dans le joli local du Club Taurino de Peralta. Chacun s'exprime, et les avis sont très divergents, on évoque une vuelta potentielle pour le sixième Cuadri, l'appréciation des novilleros n'est pas la même, celle du tiers de piques non plus, mais personne ne hausse le ton et tout se passe dans une extrême simplicité.
Peralta, dont les arènes ont été inaugurées en 1883, est un village dont la feria dure une semaine ! Quatre novilladas piquées, une corrida à cheval et un festival sont programmés, mais malheureusement éparpillés sur toute la semaine, ce qui oblige à faire des choix. Cette année, les quatre piquées provenaient des élevages de Pincha, Cuadri, San Isidro (qui venait souvent en France à une époque sous le nom de Bernardino Giménez ou Giménez Indarte) et Ana Romero. Ce sont ces derniers, les Santa Coloma d'Ana Romero, qui ont obtenu le prix de la feria.
Dimanche 3 septembre, la novillada de Pincha est sérieuse et très armée, et inégale en comportements. Quatorze piques, des novillos plus ou moins encastés. Fernando Flores et le très courageux Aquilino Girón coupent chacun une oreille. Maxime Solera, qui avait été triomphateur de la feria en 2016, est allé a portagayola, a fait une bonne lidia au troisième, mais a connu des difficultés avec l'épée face au lot le moins évident. On aurait aimé voir le français El Adoureño ce jour-là, afin de se faire une idée, car il est inédit pour le moment en novillada piquée chez nous. Mais il déclara forfait et fut remplacé par Girón.
Le jeudi 7, les Cuadri ont été très nobles et mobiles, avec un véritable fond de caste. Les novilleros en général n'en ont pas profité, et Juan Carlos Benítez, qui a été le plus novillero des trois, a coupé la seule oreille face à l'excellent sixième. Le lot de Cuadri a confirmé la tendance de cet élevage à avoir des sorties irrégulières. Mais il y a toujours, c'est une certitude, des choses intéressantes, comme ce lot de Peralta.
Fête, encierros en grand nombre, et novilladas, c'est ça Peralta. Une vieille arène où en fin d'après-midi, on remarque que les gradins du soleil sont exclusivement peuplés de jeunes. Et c'est bien, car il faut penser à l'avenir.

Florent   

dimanche 10 septembre 2017

Ça existe encore

Soleil frais de fin d'été, du mois de septembre, le mois des choses inattendues en tauromachie, et où l'on se dit avec désarroi qu'une fois de plus, ce con d'été en question, il est passé bien trop vite.
Du Sud de la Navarre au Pays Basque, il y a une petite centaine de kilomètres, mais les paysages sont clairement tranchés. L'aride et l'ocre pour la Navarre, et le vert pour le Pays Basque.
Zestoa, pour faire simple, est située à peu près à mi-distance entre Azpeitia et Deba, qui sont deux autres places taurines de la province de Guipúzcoa. Azpeitia, Deba, Zestoa ainsi que San Sebastián sont les quatre seules arènes actives de la province à l'heure actuelle, tandis que d'autres, si elles sont encore debout, ne donnent pas ou plus de courses, comme c'est le cas d'Eibar et de Tolosa.
C'est la région taurine la plus proche de la France, et cette proximité fait que l'on peut en profiter. A l'autre bout de la chaîne des Pyrénées, côté catalan, il y a également d'autres arènes proches, et des belles, comme celles d'Olot en pierre volcanique, ou celles de Figueres, dont on déplore comme d'autres l'abandon.
En arrivant à Zestoa le midi, on remarque un long couloir de sable, un peu en pente, avec autour des façades, un bar, une église et la mairie. A cette heure-ci, les tables et les chaises du bar sont de sortie sur la piste. Pourtant, à six heures du soir, il conviendra de les ranger. A midi, le novillero à l'affiche et ses banderilleros inspectent les lieux.
C'est là que je fais la connaissance d'Asier Campos, banderillero d'Azpeitia que l'on a souvent vu en France cet été, et souvent à son avantage. Avec Asier, on parle des plazas du coin, Azpeitia, Deba, Zestoa. Asier évoque aussi les liens tauromachiques de sa famille. Son frère était rejoneador et s'appelle Igor.
D'Hossegor ? Cherche pas t'as tort.
A Zestoa, le charme des arènes est différent de celui de Deba, mais tout aussi fort. Quel régal dans les deux cas.
Pas mal de villages d'Espagne – plus qu'on ne le pense – donnent encore des toros sur leur place principale, et il s'agit de la meilleure évocation des racines de la tauromachie.
A Zestoa, la fête taurine peut paraître folklorique ou improvisée, mais l'on est loin du compte en pensant cela ! Il s'agit d'une tradition très ancienne, et en 2016, on y avait fêté les 350 ans de tauromachie en organisant un festival où l'on fit venir toréer José Pedro Prados "El Fundi" !
Et un jour, il y a quelques années, des antis-taurins firent une consultation pour le maintien ou non de la tauromachie dans le village... et c'est le "oui" qui l'emporta de façon écrasante.
A dix-sept heures trente, l'orchestre municipal joue "Amparito Roca" dans la rue qui mène aux arènes. C'est le pasodoble fétiche du village et qui crée l'effervescence. D'ailleurs, l'harmonie le jouera encore une fois en piste, puis une autre fois au paseo !
Les arènes sont pleines à six heures du soir, comme à Deba, et les balcons aux alentours sont bien garnis. L'élevage à l'affiche est toujours le même : Adolfo Rodríguez Montesinos, du Santa Coloma de Castille, un fer qui était venu en corrida à Orthez en 2009.
Il y a seulement deux erales lors des non piquées de Zestoa, précédant un lâcher de vachettes. C'est le novillero Alfonso Ortiz qui affronta les erales, un premier fuyard et un autre noble, saluant au premier et coupant une oreille à l'autre. Il connut, face au Montesinos d'ouverture, une énorme frayeur en se faisant coincer contre un mur après l'estocade. Des contusions à la cuisse l'obligèrent à passer par la case ambulance au moment de quitter les arènes.
Celui qui fut le plus ovationné lors de cette novillada express fut le tout jeune sobresaliente colombien Sebastián Gómez "El Bogotano", à peine 16 ou 17 ans, et invité par Ortiz à poser les trois paires de banderilles face au deuxième eral.
La novillada, dans une ambiance festive, est passée extrêmement vite. Mais il y avait tout de même le temps de s'arrêter quelques secondes, et de se demander si tout cela était bien réel.

Florent

mercredi 6 septembre 2017

Ce soir, ou je t'achèterai une maison...

Torero mystère, Paco Ureña aurait pu le rester dans l'anonymat de l'escalafón. Il fait partie, dans cette profession, des miraculés qui sont tardivement parvenus à éclore. Quand le nom de Paco Ureña n'est plus devenu un inconnu sur les affiches, il avait déjà plus de trente ans.
Et samedi dernier à Bayonne, il a laissé l'un des plus beaux souvenirs tauromachiques de l'été.
Je me suis alors souvenu d'une conversation avec un novillero il y a huit ans. Paco Ureña, au terme de sa première corrida en France, à Vergèze, dans le Gard, venait de couper deux oreilles à des toros de Pagès-Mailhan. Après cette corrida du printemps 2009, le novillero m'avait dit "tu vas voir, Paco Ureña a énormément de qualités, de potentiel, il va percer et aller très loin". Passèrent ensuite les saisons, et de petites temporadas pour Ureña. Des saisons avec parfois deux, trois, quatre corridas seulement. Des corridas dans des bleds et des petites arènes. Où quand il s'agissait de corridas sérieuses, elles étaient noyées par la fête. Comme à Tafalla, en Navarre, où Ureña a toréé plusieurs fois. On le voit sur cette photo prise en 2011 à Tafalla par Laurent Larrieu, lever l'épée face à un toro de Prieto de la Cal.
Mais Paco Ureña s'est fait violence. Et après quelques triomphes dans des arènes importantes, et une oreille obtenue un été à Madrid, c'est dans la capitale qu'il est parvenu à se consacrer pour de bon, à l'automne 2015. Face à des toros d'Adolfo Martín, il a été d'une pureté rarement égalée. Avec l'épée, il n'avait pas eu de chance ce jour-là, repartant sans oreilles ni grande porte. Mais s'il existe une preuve que ce fut un véritable triomphe, c'est que l'on en parle encore aujourd'hui. Grâce à celui-ci, on sait ce dont Paco Ureña est capable. Cette corrida l'a propulsé au plus haut niveau. Comme quoi, le novillero avait raison en 2009, bien des années auparavant. Les toreros sont souvent de très bons aficionados avant tout.
La mine triste que promène Paco Ureña sur le sable des arènes suscite parfois moqueries et railleries sur les gradins. Mais quand ce torero avance la jambe, envoie son courage et son coeur dans la bataille, à vrai dire, plus personne ne rigole.
Samedi à Bayonne, les toros d'El Juli faisaient partie de l'une des toutes premières corridas de l'histoire de l'élevage. Une sortie expérimentale, et comme souvent dans ce cas-là, une corrida peut sortir aux antipodes de ce qu'en attend le ganadero. Pas sûr qu'El Juli cherche des toros avec de telles difficultés. A Bayonne, la corrida fut intéressante du fait de ses défauts. Un manque de caste, une tendance à s'enfuir de la muleta à mi-faena ou avant, et beaucoup de coups de tête.
C'était, par ailleurs, une corrida sérieuse de présentation.
Paco Ureña, costume vert feuille et or, a affiché ses intentions dès le premier toro de l'après-midi. Celui de Juan Bautista, avec un quite en plein centre de l'arène, par gaoneras, et sous le silence le plus total.
Ensuite, Ureña eut affaire à Niñero, un toro qui venait bien dans la muleta, avant de donner des avertissements presque à chaque passe. A trop s'exposer, Paco Ureña fut pris, soulevé, mais ressortit de l'accrochage comme si de rien n'était. Une estocade très engagée au second essai, comme un coup de canon, et une première oreille.
Le cinquième toro, Notificado, était lourd et imposant. Juan Bautista venait de couper les deux oreilles du toro précédent, et on imaginait bien que Paco Ureña ne voulait guère en rester là. Notificado désarçonna le picador Pedro Iturralde, et s'avéra dur aux banderilles, manso, âpre, difficile, en filant plein de coups de tête. La faena, d'abord au centre, fut un modèle de toreo stoïque, avec dedans de très beaux passages, dont des naturelles. Le toro du Juli, finalement, décida de partir vers les planches, et Paco Ureña se mit dans les cornes, au cours d'une impressionnante démonstration de courage et de domination. La corne toucha même son corps à un moment, mais il n'en avait que faire. Là encore, une énorme estocade, et cette fois, les deux oreilles.
Mais surtout une question qui planait en sortant des arènes : est-il possible de toréer avec autant de sincérité ?

Florent

vendredi 25 août 2017

Toros en Tafalla

Partir à l'aventure. Comme Fabrice Torrito, né en 1964 à Nîmes, la veille d'une corrida des Vendanges. Signe du destin. De ceux qui ne trompent pas.
Partir de loin surtout, car je n'ose même pas imaginer l'état dans lequel ce dernier a récupéré l'élevage du Marqués de Albaserrada il y a quelques années. Un fer qui devait être, comme on peut l'imaginer, dans une situation plus que délicate et précaire.
Et puis, savoir ce français partir un jour en Andalousie, élever des toros d'origine Pedrajas, et tenter de relancer la machine, cela a de quoi attirer l'attention. Soit il est fou, soit il a vu la lumière, ou bien dans le monde des passionnés et des rêveurs, il tient le haut du pavé.
Car dans l'origine Pedrajas cette dernière décennie, on est plus proche du vide que d'autre chose. Il paraît qu'il reste encore quelques bêtes chez Isaías y Tulio Vázquez, mais en revanche, chez Guardiola, avec la fameuse devise de María Luisa Domínguez Pérez de Vargas, hélas, plein de fois hélas, le crépuscule est tombé.
Il faut être un peu fou aussi pour envoyer un lot de toros aux arènes de Tafalla. La petite ville de Navarre, qui possède une très belle feria avec encierros et corridas, n'est pas la plus regardante qui existe sur la rigueur des combats de chaque toro.
Tafalla, dont au mois d'août la campagne aux alentours est de couleur paille, a une superbe plaza, bâtie au XIXème siècle. Pour les combats de chaque toro, malgré tout, le club taurin local essaye d'imposer du sérieux ces dernières saisons, et c'est une initiative remarquable. Après le paseo de la corrida de Marqués de Albaserrada du 15 août, la présidence annonça au micro qu'aucun tiers de piques ne serait changé avant deux rencontres au minimum. Le même message était affiché à l'intérieur du callejón sur de petites pancartes afin d'en avertir les picadors et cuadrillas. Curieusement, à l'écoute du message de la présidence, la moitié des picadors au moins se mit à rire et à pester. Comme si c'était un fardeau, alors qu'il s'agit simplement d'une volonté de tirer les débats vers le haut. Réagir ainsi, et plus tard piquer les toros de très mauvaise manière pour la plupart d'entre eux, c'était se tirer une balle dans le pied.
Dix jours à peine après la novillada de Riscle, forte mais dénuée de tout moteur d'après les présents, une vraie et déchirante déconvenue comme en ont connu au moins une fois dans leur existence tous les ganaderos, Fabrice Torrito faisait combattre à Tafalla une course sérieuse et âgée dans sa majorité.
Des poids lourds, qui auraient certainement pu franchir le toril des plus grandes arènes. Ils sortirent, pour pas mal d'entre eux, avec des pointes abîmées du fait des manoeuvres successives : desencajonamiento, encierro, enchiqueramiento...
Les quatre premiers, imposants et âgés, eurent tendance à s'arrêter vite dans le combat et à se défendre sur place. Il y avait face à eux un cartel sans rien de pimpant. Le catalan Serafín Marín, qui doit certainement songer au fait qu'il aurait pu avoir une autre carrière, le castillan Joselillo, et le colombien José Arcila, un torero méconnu.
Ce qui n'est écrit sur aucune pancarte en revanche, pour les toreros, c'est que Tafalla est une arène où en règle générale on ne fait pas le pas de plus. Certes, le danger existe dans chaque arène, mais les toreros réfléchissent probablement à la répercussion que pourrait avoir une prestation en se jouant la vie pour de vrai au centre de la plaza de Tafalla. Un écho sûrement minime, et on a quand même tendance à le remarquer chaque année à Tafalla.
Sauf si tu t'appelles José Miguel Pérez "Joselillo", et qu'avant une corrida la veille à Cenicientos (!), cela faisait onze mois que tu n'avais pas mis d'habit de lumières. Joselillo, qui possède une bonne situation dans le civil, est un torero d'afición débordante, à l'ancienne, avec un répertoire sec, rustre et sans élégance, mais avec une terrible envie de bien faire. Il le montra déjà face au deuxième, difficile et qui balançait de sacrés coups de tête, puis au cinquième, un toro encasté et intéressant. Encasté fut aussi le sixième toro pour le colombien Arcila. Dommage que celui-là ait été mal abordé, mal piqué, et soit reparti inédit. Au moins deux toros pour garder espoir, rêver encore, et se dire que dès le départ, Fabrice Torrito avait eu raison d'y aller. Y aller, et se battre pour une si belle cause. Celle des toros puissants, mobiles, aux armures fines, et redoutables, et en rêvant qu'un jour, peut-être lointain, au cours d'un même après-midi, il en sorte six braves.

Florent

jeudi 24 août 2017

Ponce à Roquefort

J'aime bien, voire beaucoup même, les arènes en bois de Roquefort. Cela fait authentique comme cadre. Peut-être aussi, parce qu'au détour d'une route de vacances, à l'été de l'an 2000, j'avais copieusement tanné mes pauvres parents dans l'idée d'y aller. Ce sont les premières arènes où j'ai assisté à une course dans le département des Landes, le plus taurin de France.
Avec le souvenir d'un jeune novillero décousu mais extrêmement courageux, Antonio de Mata, qui ce jour-là avait volé sur les cornes d'un novillo de San Martín. J'ignore exactement ce qu'il est devenu aujourd'hui, il a disparu du circuit, et j'avais lu un jour qu'il s'était essayé à une carrière de comédien. Sans nouvelles depuis. En tauromachie, les places au soleil sont malheureusement bien trop rares pour pouvoir contenter tout le monde.
Cette année à Roquefort, c'était le retour des Saltillos de Joaquín Moreno de Silva après la grande novillada de 2016. Et hélas, cette fois, par rapport à la cuvée 2016, le lot de cette année fut quelques niveaux bien en-dessous. En présence déjà, en caste aussi, et surtout en cornes, avec de nombreuses armures abîmées.
C'était pourtant le fer de Saltillo, un élevage à la fois fantasmé par les toreros et les aficionados. D'un côté parce que beaucoup de professionnels taurins considèrent qu'il est un élevage de l'impossible avec six démons par après-midi. Et de l'autre, l'idée des aficionados les plus toristas qui en attendent à chaque fois des comportements exclusivement sauvages et dignes du XIXème siècle. Or, en réalité, il y a un peu de tout chez Moreno de Silva. Du Saltillo, mais aussi du Santa Coloma – Buendía. Et à Roquefort, d'ailleurs, plusieurs novillos, avec noblesse, se laissaient parfaitement manoeuvrer. En revanche, s'il existe une tendance souvent confirmée dans cet élevage, c'est que plus les toros et les novillos ont le museau fin, s'approchant de la morphologie Saltillo, plus ils sont durs et coriaces.
Devant ce lot inégal, dont le sixième fut supérieur, c'est Daniel García qui triompha en coupant deux fois une oreille. Un triomphe assez généreux, avec deux faenas longues et pas forcément des choix de terrains opportuns. Il n'empêche que Daniel García délivra tout de même de beaux gestes.
Miguel Angel Pacheco empocha également un trophée, face au deuxième, dont les cornes étaient très délabrées et suscitèrent des protestations.
Et puis il y avait Ponce. Pas Enrique. Même si en retraçant la carrière du torero de Chiva, cela aurait été parfaitement possible de le voir dans les années 80 annoncé du côté de Roquefort.
Il s'agissait de Manuel Ponce, jeune novillero sans lien de parenté avec lui, vêtu d'un costume vert émeraude et or. Une semaine après son combat face aux Monteviejo de Parentis. Cette fois, dans la Monumental des Pins de Roquefort. Et puis, Ponce et bois, ça va bien ensemble.
Manuel Ponce, face aux Saltillos, est le seul à ne pas avoir obtenu de trophée. Pourtant, l'audace ne lui a pas manqué. Deux fois à portagayola, à s'agenouiller face au toril et à attendre. Un combat exposé face au premier, avant la foudre du quatrième, Lechucito, numéro 22, le plus Saltillo du lot. Peut-être affublé d'un problème à un oeil, mais dans tous les cas difficile dans le combat. Entre les piques et les banderilles, l'hilarité d'une partie du public devant les problèmes rencontrés par un subalterne à la surcharge pondérale était cruelle et n'avait rien de rassurant. Dans de telles situations, on a l'impression que le réel danger existant n'est pas pris en pleine considération. Lechucito était un novillo dur, très dur. Et ce que fit Manuel Ponce à la muleta, de manière brève, ce fut essayer plus que dignement. Quatre ou cinq tentatives de muletazos, pour capter une charge âpre, venant directement sur l'homme. Ce n'était pas une faena moderne, avec un quota minimal de passes. Manuel Ponce a essayé avant d'aller chercher l'épée, pour porter une estocade plus qu'honorable. Pas besoin d'une faena complète pour apprécier la sincérité du moment.

Florent

mercredi 23 août 2017

Vive la mariée

Mêlées entre tourisme et fêtes, les rues de San Sebastián sont bondées ce samedi 12 août ensoleillé. C'est la Semana Grande, qui chaque soir, connaît une immense effervescence, avec la baie de la Concha noire d'un monde venu contempler les feux d'artifices.
A l'angle de la rue principale (Kale Nagusia) et de la rue du 31 août se dresse la Basilique Sainte-Marie-du-Choeur. C'est jour de noces, et on devine aisément que les nouveaux mariés n'ont pas innocemment choisie cette date. Le carrosse de la mariée est une jolie décapotable, ancienne, avec un conducteur impeccablement vêtu et arborant un chapeau haut de forme. Tenue d'apparat pour la jeune femme, une belle et longue robe blanche, qu'observent tour à tour les passants, les locaux et les touristes qui y vont de leurs photos. Noces guindées. Le nouveau marié, lui, doit déjà être arrivé. Moment religieux d'une grande cérémonie. On leur souhaite une longue vie... commune.
A San Sebastián, ce jour-là, c'est aussi la première corrida de feria. Dans l'ovni d'Illumbe, de grandes arènes couvertes et polyvalentes aux sièges couleur bleu ciel. Elles ont été inaugurées en août 1998. Perchées au-dessus du stade d'Anoeta, elles succèdent au Chofre, situé bien plus près du centre, et qui avait été fermé dans les années 70.
A l'affiche d'Illumbe, des toros de Zalduendo pour Morante de la Puebla, Andrés Roca Rey et Ginés Marín. Zalduendo, qui est du pur Domecq appartenant désormais à de riches propriétaires mexicains, est un fer d'histoire très ancienne. Pour faire court, il fête en 2017 ses deux-cents ans, et était initialement basé en Navarre et détenteur, forcément, d'une toute autre origine.
Le Zalduendo d'aujourd'hui, c'est l'archétype du toro commercial, la quantité privilégiée à la qualité. Et souvent, le manque de caste, de bravoure, de moteur, de forces. Il y avait de belles armures, mais peu de trapío derrière, trop peu pour une arène de première catégorie.
Face à ces toros mièvres, le moment le plus vibrant de l'après-midi aura été un duel de quites face au deuxième bis, entre les jeunes espoirs Andrés Roca Rey et Ginés Marín. Des saltilleras – qui sont des manoletinas avec la cape – pour chacun. Un toro qui passe près, et quasiment le seul moment haletant de cette corrida. Le péruvien Roca Rey coupa une oreille qui ne restera pas dans les souvenirs, et Ginés Marín lui proposa les gestes les plus profonds de l'après-midi.
Morante de la Puebla, chef de lidia, fête en 2017 ses vingt ans d'alternative. A San Sebastián, devant seulement une moitié d'arène, son apparition fut très brève, si bien que le chic public de la belle ville balnéaire s'énerva. Morante avait d'abord abrégé devant le premier Zalduendo, complètement figé, décasté et arrêté, si bien qu'il n'y avait pas à en tenir rigueur à Morante... outre le fait d'avoir choisi un tel élevage. Et au quatrième, rebelote, face à un toro qui peut-être permettait un peu plus. Juste quelques passes en cassant le corps vers l'avant, comme un aveu d'impuissance et d'une envie disparue. Pas d'inspiration, et une bronca qui poursuivra le torero même jusqu'à la sortie des arènes.
La photo avec la famille Chopera en arrière-plan, parue le lendemain dans la presse, est édifiante, et retranscrit un peu le sentiment laissé au cours de cette corrida de San Sebastián.
Le lendemain soir, après une corrida au Puerto de Santa María, on apprit que Morante mettait un terme à sa carrière, au moins de façon provisoire. Une envie de divorce, quelque part. Un torero qui pourtant, dans sa situation, est loin d'être le plus à plaindre. On pourra rebondir sur le caractère unique de ses talents, mais aussi penser à ses 350 ou 400 collègues d'escalafón qui existent eux aussi. Ne versez pas de larmes, il n'y a pas mort d'hommes, et peut-être mieux encore, il reviendra certainement.
Que Morante décide de s'arrêter pour un moment n'a rien de nouveau ou de surprenant. A la rigueur, la peine que l'on pourrait avoir se dirige vers ceux qui l'apprécient et le suivent.
Moins pour ses caprices, pour les toros qu'il impose, et ses fulgurances tellement rares. D'ailleurs, en parlant de rareté, ses plus beaux gestes auraient encore davantage de cachet devant autre chose que la panoplie d'élevages habituels. On pourra toujours parler du Victorino Martín de Dax, mais en ce qui concerne l'adversité, ces dernières années, Morante s'y est trop rarement aventuré. Il y avait pourtant, pour briller encore plus, le besoin d'un cocktail de choses rares. Cela aurait eu meilleure figure que d'expédier sans procès des toros que l'on impose mais dont on se plaint. Comme un rendez-vous manqué.
Au fait, l'après-midi, avec une si fastueuse cérémonie, on pouvait songer à de jolis souliers pour la mariée. Belle et envieuse allure de cette dernière... Mais quand papa souleva la longue robe pour monter les escaliers sans trébucher, on découvrit des claquettes aux pieds de la mariée. Le paraître s'écroule.

Florent

mardi 22 août 2017

Château de cartes et de sable

Deba, Pays Basque, province de Guipúzcoa, vendredi 18 août. Au balcon de la mairie, et pour les malheureuses raisons que l'on connaît, le drapeau est en berne. Il s'agit du drapeau Basque, solitaire, car celui du Royaume d'Espagne n'est pas convié au balcon. Preuve d'une identité régionale extrêmement forte en ces lieux.
En bas, pourtant, sur le rectangle de sable surplombé par le drapeau, c'est l'Espagne et sa fête nationale qui sont invitées de longue date. Et ce 18 août, c'était autant le cas pour l'élevage que pour les jeunes toreros à l'affiche. Par ailleurs, la coutume et le formalisme classique d'un après-midi de toros y sont respectés.
Beaux paradoxes qui font que la tauromachie existe et se maintient vivement même hors Castille ou Andalousie.
Les rendez-vous de Deba sont rarement annoncés dans les médias taurins. Mais il est difficile de se tromper à ce sujet, car Deba est située pile entre San Sebastián et Bilbao, aussi bien géographiquement que dans le calendrier taurin.
L'arrivée à Deba, après avoir quitté l'autoroute, vaut plus que le détour. Une route en pente, des virages, la côte et l'océan. Un décor rêvé.
Le village, lui, bercé d'un climat humide mais doux, célèbre une fois à l'année, pour la San Roque, des novilladas sur sa place principale.
Et là, en y arrivant (relativement tôt, c'est mieux, car les arènes font le plein et y trouver des places peut être une quête difficile), on a la sensation de vivre et d'assister à quelque chose d'une autre époque. Sous l'arène rectangulaire et temporaire, il y a des bars, une banque et des commerces. Les façades autour sont belles et les balcons se remplissent à six heures du soir, au moment du paseo.
De la plage à la place, puisque le sable de l'arène provient directement du littoral situé à cinq-cent mètres à peine.
Cette arène, où se côtoient brise et soleil, a quelque chose de magique. Elle fait penser aux lieux que l'on connaît et où l'on rêverait d'y voir une arène. Lieux historiques et maritimes de préférence. De la plage à la place.
A Deba, la banda municipale joue divinement bien, interprétant notamment en piste avant le paseo le splendide "Agüero", du nom du célèbre torero de Bilbao.
Dans l'arène improvisée, un peu plus tard, sortirent quatre pensionnaires de La Ventana del Puerto, d'origine Domecq, le second fer de Puerto de San Lorenzo, sérieux, mobiles, encastés, exigeants, mais offrant tous des possibilités. Le matin, ils avaient couru l'encierro dans les rues du village, avant d'entrer en piste à partir de six heures du soir par le toril situé à l'angle de la place. Ils avaient vraiment de la présence dans cette petite et singulière piste.
Les deux novilleros à l'affiche étaient le madrilène Fernando Plaza et le salmantin Manuel Diosleguarde, qui réalisa les plus beaux gestes face au deuxième.
Le combat, dans une telle arène, n'est pas évident, puisqu'elle est étroite, rectangulaire, sans callejón, et que le sable y est incertain par endroits.
A la mort du troisième, comme à Azpeitia, le Zortziko (mélodie funèbre) est également respecté par le public debout et les toreros découverts, car José Ventura Laca, mortellement blessé en 1846 à Azpeitia, était originaire de Deba.
Les reflets du soleil sur cette arène temporaire, les façades et les habits de lumières ont quelque chose d'unique. Comme une arène qu'un enfant aurait imaginée de façon improbable, au beau milieu d'un village. Une place connaissant la vie routinière toute l'année durant, mais se payant le luxe de s'offrir des toros l'espace de trois ou quatre jours.
Château de cartes et de sable, comme cette plaza de toros de Deba, en Basque ils disent "Zezen plaza". Et bien plus loin, la jetée, le bord de l'océan, les surfeurs, et le même sable que celui des arènes. Une pensée aux éternels estivants. En se rappelant que ces fêtes annuelles, cette tradition, et ces nombreuses couleurs, sont précieuses. Mais il faut s'y rendre, profiter de la puissance de ces moments, se souvenir des rêves d'enfants. Et goûter à l'éphémère.

Florent

mardi 8 août 2017

Le panache de Guillermo Valencia

On espère que l'histoire taurine de Parentis, de l'âge d'une vieille dame, durera longtemps encore. Élevages d'horizons différents, et novilleros parfois venus de très loin. Il y a ce décor que l'on côtoie chaque année et auquel il ne faut rien changer. Plaza de toros, château d'eau, usine de charbon actif, et centre-village de l'autre côté.
Cuvée 2017, de belles entrées aux arènes, et deux élevages atypiques, qui sont les plus fréquemment combattus dans leurs encastes respectifs. Monteviejo pour Vega-Villar et Prieto de la Cal pour Veragua. Et toujours, avec ces origines rares, livrant des toros aux airs anciens, des espérances en matière de grands tiers de piques. Cette année, il y en eut peu. En fait, il y eut un bon tiers de piques de Titi Agudo face au quatrième Monteviejo. Mais ce n'était pas un grand tiers, car le Monteviejo sortit seul des rencontres...
Les pensionnaires de Monteviejo, inégaux en corpulence mais bien présentés – avec un redoutable quatrième aux allures de Toro –, offrirent une franche noblesse pour quatre d'entre eux. Mais le manque de pratique des novilleros, palpable, fit qu'ils n'en profitèrent pas. Manuel Ponce a tiré au sort, en quatrième, le plus sérieux et coriace du lot. Pacheco a fait un tour de piste après une faena progressivement engagée au deuxième, mais sans point culminant. Et Daniel García eut, de la main gauche, de très beaux gestes, sans fioritures.
Le lendemain, c'était une journée consacrée à Prieto de la Cal. Avec le matin une sans picadors qui vit deux erales nobles et un autre plus encasté et intéressant. Hélas, on changea le troisième qui avait le bout d'une corne cassée – il s'agissait pourtant d'une non piquée et il aurait pu être maintenu – pour faire entrer à la place un petit exemplaire d'Alma Serena. Ont toréé le mexicain Héctor Gutiérrez et le colombien José Luis Vega, ce dernier étant durement secoué plusieurs fois. Mais la bonne surprise fut le sobresaliente Daniel de la Fuente, récent vainqueur des novilladas de Séville (ce qui n'est pas rien...), et qui affronta après la novillada le Prieto changé en troisième position, en donnant une véritable dimension dans tout ce qu'il fit. Il peut prétendre à débuter bientôt à l'échelon supérieur.
A propos de Prieto de la Cal, il est frappant de constater que la devise a marqué de manière indélébile l'histoire tauromachique de Parentis. Même sans l'avoir vue, ce qui reste de la novillada de 88, des paroles des anciens ou des chroniques de l'époque, attestent du caractère épique de celle-ci. Champ lexical du légendaire. Parentis 88, "Tarde d'apocalypse", "Goya sous les platanes", "Des Prieto de la Cal tout droit sortis de la mythologie".
L'élevage a certainement changé en trente ans, même s'il y a quelques saisons encore, la sauvagerie était toujours remarquable, avec des toros âgés et de caste dure, à Arles, Saint-Martin-de-Crau ou Céret. Ce que l'on craint ces dernières saisons chez Prieto, c'est avant tout la faiblesse assez récurrente.
Ce dimanche après-midi, en présentation, les Prieto de la Cal sortirent avec leurs plus belles caractéristiques. De beaux pelages, du trapío, et la particularité d'avoir les cornes sombres. Hélas, pas mal d'entre elles étaient abîmées, comme c'est aussi fréquent chez Prieto.
Très noble et de belle charge fut le premier novillo, devant lequel Mario Palacios s'appliqua et obtint une oreille. Les cinq autres furent généralement durs, âpres ou arrêtés. Mais ils n'étaient pas évidents et c'est ce qui permit de maintenir l'intérêt en piste. Le français Tibo García, s'il a connu des difficultés, s'en est au final bien sorti. Pour la petite histoire, son banderillero Julien Dusseing "El Santo" posa une paire de banderilles très exposée face au difficile sixième, à l'endroit exact où il y a dix ans, alors lui-même novillero, il avait été cueilli et gravement blessé à la cuisse par un Raso de Portillo.
L'autre novillero à l'affiche, c'était Guillermo Valencia, venu à Parentis faire son quatrième paseo. La veille au soir, à 21 heures, il défilait à Madrid pour une novillada d'Arauz de Robles. Et dès le lendemain matin, malgré la route, il assistait tout de même à la non piquée de Prieto de la Cal.
Trois paseos en ces lieux avant celui de dimanche après-midi, une oreille en 2014 face aux Yonnet, une oreille face à un Los Maños en 2016. Et entre les deux, des images fortes venant d'un souvenir très marquant. Le souvenir d'un jeune novillo tout sourire, malgré une arcade gonflée, après avoir vaincu deux ogres de Los Maños et coupé trois oreilles.
C'était en 2015, et on peut être certain que dans une grande arène, cet immense triomphe aurait eu une toute autre répercussion. Pour l'heure, le colombien Guillermo Valencia torée quelques novilladas, et revient forcément à Parentis chaque année. Face au cinquième Prieto de la Cal, il tenta de s'imposer avec des cites de loin, en donnant la distance, bien que la faena ait été exclusivement droitière. Son premier Prieto de la Cal, difficile et brusque, n'était pas un bonbon. Guillermo Valencia ne recula pas, et au final, alla plonger une estocade plus que sincère et angoissante. Le Prieto de la Cal l'accrocha violemment au niveau du gilet. Il ne faut pas abandonner ce jeune, lui qui, après tant d'efforts, devrait pouvoir prétendre à une belle alternative dans une arène française, et d'autres opportunités allant avec.
Dur car indifférent fut le public de Parentis à ce moment-là. Après cette estocade à la loyale, le public ne demanda quasiment pas de trophée. Ce coup d'épée, pourtant, face à un novillo qui ne permettait pas d'erreur, méritait l'oreille à lui seul. Et Guillermo Valencia, lui, mériterait une autre carrière.

Florent

vendredi 4 août 2017

Cuadri en zone portuaire

Azpeitia fait partie de ces arènes du Nord de l'Espagne qu'il faut un jour découvrir. Si possible par temps maussade, cela donne davantage de cachet, de charme et d'authenticité. Dans la grisaille, les couleurs et l'ambiance prennent tout leur caractère.
Bruine, brume, nuages bas, atmosphère de docks, de ports de pêche nordiques. Avec de jolies arènes datant de 1903, un paysage montagneux bercé d'un air océanique, puisque les vagues sont à seulement quinze kilomètres.
Un cadre old school, à part, avec aux fenêtres du couvent la bienveillance des bonnes soeurs regardant religieusement la course se dérouler.
Lundi, c'était Cuadri. Un pavillon dont les toros figurent parmi les plus imposants et les plus costauds. Cargos épais qui naviguent peu de fois par saison. La camada est courte, les corridas de Cuadri sont rares. Toros corpulents, et dont il existe seulement deux robes possibles : le noir qui est quasiment systématique, et le castaño qui est peu fréquent. Jamais en revanche, on ne verra la moindre tâche blanche sur un toro de Cuadri.
Toros du Sud de l'Espagne, pour lesquels on entend parfois prétendre (à tort) qu'ils sont des épaves, lourdes et figées pendant toute la durée du combat. La réalité, elle, dément ce postulat. Quand débarquent les toros de Cuadri, du fait de leur irrégularité, on ne peut jamais savoir à quoi s'attendre.
Ceux d'Azpeitia, s'agissant d'une arène de troisième catégorie, n'étaient logiquement pas de premier choix. Charnus, dans le type de la maison, annoncés entre 560 et 620 kilos, avec des cornes sans rien d'effrayant, et même plusieurs pointes abîmées.
Cuadri est une ganadería habituelle à Azpeitia. Et quand on parle des toros de Cuadri, on les imagine imposants, et on les rêve fiers et forts dans leurs charges, puissants, braves, encastés et mobiles.
Le ton majoritaire de la corrida d'Azpeitia aura été la noblesse. Plusieurs toros permettaient parfaitement de repartir avec des trophées. Six toros, un renvoyé aux corrales (le cinquième titulaire) car invalide. Des toros assez discrets en onze piques.
Trois heures de course, et en intermède, une fois le troisième toro tombé, ce fut le fameux "Zortziko", mélodie funèbre en hommage au banderillero José Ventura Laca, tué à Azpeitia en 1846.
Les Cuadri ont navigué sur le sable humide d'Azpeitia, pas avec la puissance qu'on aurait pu espérer d'eux, mais avec certaines autres particularités qui en feront toujours des toros intéressants. Un élevage rare, unique, à préserver et qu'il ne faut pas enterrer.
La corrida a commencé avec un premier toro très noble, face auquel Paulita, bien aimé à Azpeitia, a servi une faena allurée mais un peu lointaine, suffisante pour obtenir une oreille. Le quatrième, seul castaño du lot, permettait autant d'options de triomphe.
Le jeune colombien Sebastián Ritter, qui a peu de contrats, s'est entêté dans les cornes avec un premier adversaire maniable et un autre durement piqué et vite arrêté. Des épées basses à chaque fois. Mais coup de pouce des organisateurs qui lui ont filé un trophée à la révélation de la feria.
Et puis il y avait également Alberto Lamelas. Avec toujours autant de générosité dans ses efforts, tout d'abord devant un premier toro qui avait été le plus brave au cheval, noble ensuite sur la corne droite. Le cinquième Cuadri, lui, fut bien plus défensif. Et dommage que les épées d'Alberto Lamelas aient tardé à faire effet.
Il y a tant de choses perfectibles dans sa tauromachie. Mais l'essentiel est là, la volonté, le courage, ce désir de toréer à tout prix, et s'exposer face au toro. Une exceptionnelle réception à la cape devant le cinquième, avec des véroniques, et pour conclure : une larga à genoux, un farol, et une revolera ! Explosif. Revenait l'image de celui qui il y a dix ans était alors novillero. Au cours de l'été 2007, tandis qu'il était un inconnu ou presque, il marqua les esprits dans une autre plaza aux airs d'Atlantique. Parentis, une novillada de Raso de Portillo, le 5 août 2007. Le genre de courses où sont voués à se rendre ceux dont on prédit cruellement qu'ils ne feront pas carrière. Injuste monde des toros. Mais parfois, se pointent des hommes vêtus de lumière avec une détermination d'enfer. Inconnus au bataillon, mais avec l'envie de marquer les esprits, même si en piste la houle est forte. Alberto Lamelas fait partie de ceux-là. Et parce que cette course de 2007 à Parentis, comme d'autres depuis (Vic 2014 pour la plus célèbre), sont purement inoubliables.
Ce sont ces destins-là les plus beaux en tauromachie. Arriver complètement inconnu sur le sable des arènes, et devenir des années plus tard un visage incontournable. Pourvu que ces histoires-là continuent d'exister, encore, car ce sont elles qui contribuent au futur et à la grandeur du monde des toros.

Florent

jeudi 27 juillet 2017

Tumades diverses

Humeur juillettiste. Je n'avais jamais fait le lien. Au pied des arènes de Mont-de-Marsan, quasiment adossé au patio de caballos, il y a un bar ouvert chaque jour de course portant le nom de La Tumade. Un nom qui est un terme régional, de puriste, mais qui dans cette circonstance est presque en contradiction avec le si superstitieux monde des toros. Un mot intraduisible (et heureusement, car quelle serait la réaction de nombreux entourages de toreros espagnols allant vers les arènes ?), même si on peut trouver un équivalent en langue castillane, "tumbo", le choc, l'accrochage. Difficile pour autant d'imaginer une plaza d'Espagne avec comme lieu adjacent un bar dénommé "El percance", "la voltereta", ou la "cogida", quand apparaissent plus doux et bienvenus la "puerta grande" ou le "paseíllo".
Il est vrai qu'en général, en course landaise, une tumade est bien souvent plus spectaculaire que lourde de conséquences. Mais malgré tout, ce type de tauromachie, gasconne en l'occurrence, a elle aussi connu ses drames et s'en souvient encore.
Réflexion faite au terme de fêtes de la Madeleine où les accrochages ont été nombreux. Tumades en tout genre. Ce qui nous rappelle que le cornu, mâle ou femelle, petit ou impressionnant, quand il est en piste, peut faire des dégâts.
Pluie de blessures et d'accrochages en juillet, à Mont-de-Marsan et ailleurs. Pampelune avec une effrayante cornada du banderillero Pablo Saugar "Pirri", Céret avec plusieurs blessés, Paco Ureña à Valencia, et au Plumaçon donc, une cornada d'Alberto Lamelas, des chutes sérieuses pour le picador Gabin Rehabi (face à un novillo de Laugier) et le rejoneador Laury Tisseur (face à des toros portugais de Vinhas, de la même cuvée que les beaux novillos combattus à Céret en 2016), ainsi que de lourds accrochages, heureusement sans conséquences, pour David Mora, Sébastien Castella et Alberto Aguilar, face à des toros de différentes conditions.
On remarquera, ironie du sort, que ceux qui aujourd'hui sourient des blessures subies par les toreros, étaient hier ceux qui affirmaient qu'être dans l'arène ne comportait aucun danger, puisque les toros y auraient entre autres "les cornes complètement sciées", "de la vaseline dans les yeux", "les tendons sectionnés", "des sacs de sable jetés par dizaines sur le dos avant l'entrée en piste". Sic.
On est étonné, en tout cas, de constater un mois de juillet aussi dur, quand on sait qu'en général les séries de blessures surviennent plutôt en fin de saison et notamment en septembre.
Plusieurs raisons à cela, sans pour autant qu'il n'y ait de vérité absolue. Cosas de toros.
Beaucoup de toros de cinq ans sont combattus, et ceux-là, souvent, font plus de dégâts lorsqu'ils atteignent leur cible.
Et puis, il faut le dire, on est devant une génération de toreros qui prend des risques, et se la joue probablement plus que la précédente. Certainement pas la meilleure des générations, car il y a eu par le passé plus de temple ou de technique, mais elle possède en tout cas une impressionnante détermination et un immense courage. Il n'y a qu'à voir, par exemple, de nombreux toreros qui tentent de porter des épées dans le haut, tandis que l'on remarquait davantage d'épées basses et prudentes il y a quelques années à peine.
Une génération qui prend des coups, avec juste derrière elle celle des novilleros pour laquelle les blessures sont aussi récurrentes. Moins de novilladas, moins d'expérience... et plus d'erreurs face à la bête.
Cruel constat, également, de voir que ceux que l'on avait pu admirer devant des novilladas fortes il y a plusieurs saisons, n'ont que peu été sollicités par la suite. Pas vraiment récompensés de leurs efforts. Chose valable pour de nombreuses arènes, et tombés dans un oubli relatif : des jeunes comme Mario Alcalde, Daniel Martín, Imanol Sánchez, ou encore le colombien Juanito Ortiz. Quel dommage.
Juillet d'une dure saison 2017. Pampelune, Céret, Mont-de-Marsan et bien d'autres. Et le dimanche 23, une âpre et très sérieuse corrida d'Adolfo Martín au Plumaçon, face à laquelle les trois toreros, Alberto Aguilar, Emilio de Justo et Alberto Lamelas ont fait, avec grand courage, honneur à la profession. Dommage qu'il n'y ait pas eu entente préalable ce jour-là avec les petites arènes, car Orthez proposait une intéressante corrida du même créneau, avec des toros du Curé de Valverde pour Octavio Chacón, Tomás Campos et Manolo Vanegas.
Un début d'été qui nous a rappelé que le danger existait sur chaque sable, chaque après-midi. Risque permanent de la tauromachie. Et d'autant plus, on se sent concerné en cette saison 2017, car le malheur a frappé tout près d'ici, dans une arène située sur les berges de l'Adour. Depuis, en entendant certains durs commentaires sur les gradins de diverses arènes, on aimerait que davantage de considération soit donnée à ceux qui chaque après-midi, sur la piste, se jouent des véritables risques.

Florent

mercredi 19 juillet 2017

La rançon du succès

Céret, Fernando Robleño, Alberto Aguilar, et les toros de José Escolar Gil, une formule déjà connue et même gagnante.
Plusieurs fois, avant cette corrida de dimanche, les deux toreros et l'élevage avaient coïncidé sur la même affiche.
L'élevage d'Escolar est quant à lui le plus prisé à Céret, et on pouvait en avoir le coeur net en lisant le papier de Richard Roigt publié dans la revue Toros et repris dans le livret de présentation de la feria.
Céret, Escolar, Robleño, Aguilar, la première rencontre, c'était en 2010. Depuis, avec l'évolution progressive des moyens de communication et des réseaux sociaux, on parle de Céret de Toros de manière croissante chaque année.
Toujours plus d'engouement, avec même pour cette année 2017 la télé en direct ! Dimanche aux arènes, il y avait le plein ou pas loin, avec un public franchement plus sympa et conciliant avec les toreros que pour les autres courses de la feria. La prime aux habitués.
Sept ans après la première rencontre, il semblerait que les rôles se soient inversés, puisque cette fois c'est Alberto Aguilar qui est sorti en triomphe.
Impossible, avant même un nouveau paseo, d'oublier cette corrida de 2010. Il y avait, cet après-midi là, une toile grise au-dessus du Vallespir. Et une exceptionnelle corrida de José Escolar Gil. Fernando Robleño avait touché un lot encasté, mais pas le plus périlleux, parvenant tout de même à sortir en triomphe avec une et une oreilles. Mais c'est Alberto Aguilar qui chez les toreros avait lors de cette corrida laissé une immense impression. Emmené à l'époque par Fernández Meca, il avait réalisé un total de trois tours de piste acclamés. Seulement trois tours de piste, à cause de ses échecs avec l'épée. Mais alors quelle puissance dans ses combats, tout d'abord face à un toro dur, et ensuite face à Cuidadoso, un grand et superbe toro d'Escolar, bravissime. Alberto Aguilar avait dédié ce toro au vicois Jean-Jacques Baylac, qui s'en alla à peine quelques mois plus tard. Car à Vic, avec un triomphe en nocturne en 2008 face à des toros de Darré, Aguilar avait pu relancer sa carrière, avant d'en obtenir un autre à Pentecôte 2010 devant des Palha.
Mais comment faire mieux et exceller autant qu'en 2010 ?
Dimanche, la corrida de José Escolar était bien présentée, finement armée et dans le type Albaserrada. A la pique, les toros allèrent 17 fois sans être braves et sans pousser, les deux piques les plus ovationnées par le public étant les plus légères et les plus symboliques, au premier et au quatrième. Des toros, par la suite, inégaux en comportement. Cela faisait penser à certaines voire beaucoup de corridas de Victorino Martín.
La Cobla Mil.lenaria joua très bien, même au-delà de son répertoire classique, avec des morceaux comme España Cañí, Gallito ou En er mundo. Et dans les cuadrillas, on releva l'excellente prestation de l'ancien matador Iván García.
C'était la vingtième corrida cérétane de Fernando Robleño, dans un costume rouge et noir, et chose particulière, il le fit avec la montera à la main. On put apprécier, pendant ses combats, les conseils prodigués par son apoderado Rafael Corbelle, ancien banderillero, et qui n'eut jamais de mots brusques. Que de bons conseils, ce qui change de beaucoup de trépignements habituels dans l'entourage des toreros. Robleño eut des moments intéressants face au premier, encasté et noble, puis fit l'effort de tenter d'allonger la charge de l'exigeant troisième. Le cinquième, haut et armé, se retrancha et sembla perdu dans l'arène après trois mauvaises piques. Et là, Fernando Robleño tenta tout, le maximum. A chaque fois, il estoqua mal et dut quitter son arène fétiche à pied sous ce qui était quand même une ovation affectueuse.
L'après-midi d'Alberto Aguilar était mal engagé à la vue de son combat initial. Le torero fut débordé face à un toro vite compliqué et avisé. On se disait qu'il ne rééditerait pas sa bonne prestation de l'an dernier face aux toros de Moreno de Silva, quand un trophée lui fut refusé malgré une très forte pétition. Et là, en cette nouvelle corrida, c'était pourtant la même présidence.
Aguilar décolla seulement en fin de faena face au noble quatrième, qu'il termina fort avec de belles naturelles. C'est une première épée habile qui lui permit de couper. Quant au combat du sixième, noble, encasté, et aux charges longues avec de la transmission, Aguilar eut là aussi des moments alternatifs, semblant parfois même trop distant de la bête. Son salut et son triomphe, il les dut probablement à un spectateur qui lui demanda de terminer par une série gauchère. Autre épée efficace, et triomphe avec certains airs de hold-up. Alberto Aguilar venait d'obtenir une sortie en triomphe à Céret le jour où on ne l'aurait absolument pas attendu.
S'en suivit un final épatant que l'on trouvera un poil triomphaliste. Quatre tours de piste.
Une vuelta au toro, qui n'était pourtant pas un toro de bandera... il faut d'ailleurs souligner que deux spectateurs demandèrent même l'indulto en fin de faena.
Une vuelta du torero avec l'oreille.
Une vuelta du torero avec le mayoral... qui dans un geste un peu inélégant s'est immiscé en piste alors que Robleño quittait l'arène sous l'ovation.
Et une vuelta finale du torero porté en triomphe, avec le mayoral collant à pied derrière le peloton.

Florent  

mardi 18 juillet 2017

Corrida d'antan dans tes dents

Trois heures sans un seul instant d'ennui. Avec l'attention et les regards fixés sur ce que l'on voyait en piste. L'archétype de la corrida dure, chose à laquelle on peut s'attendre quand sont annoncés les fers de Saltillo et Moreno de Silva. Enfin pas systématiquement, car il y a un peu de tout dans cette maison, et la corrida de l'an dernier à Céret avait été plutôt pacifique par rapport à la réputation. De même, il arrive à cet élevage de sortir en novilladas des pensionnaires braves, encastés et parfois nobles même.
Mais la corrida de Céret 2017, elle, c'était se prendre en pleine figure la réalité et la vérité des corridas dures. Une corrida sans oreilles, dures à aller chercher, et qui a de quoi remettre les idées en place. Bravo, par avance, aux toreros qui acceptent de s'annoncer devant ces toros.
Des toros aux têtes chercheuses, et d'ailleurs, même ceux qui paraissaient plus abordables possédaient eux aussi un danger sourd. Nous vîmes cinq toros de cette maison, trois du fer de Saltillo, et deux de Moreno de Silva (quatrième et sixème), tout en sachant que progressivement, il n'y aura plus de toros du second fer car tous sont désormais estampillés Saltillo. Il y eut également, comme la veille, un réserve des héritiers de Christophe Yonnet, sorti en deuxième position.
Corrida à la caste dure des toros de Joaquín Moreno de Silva, 24 assauts au cheval pour les cinq toros en question, tout en comptant les rencontres du manso sixième. Deux piques pour le Yonnet, également compliqué dans son genre.
C'est le tout premier toro de l'après-midi, Vendaval (ce qui signifie tempête), qui donna le ton de la corrida. Avec des allures de toro ancien, les armures vers le haut, une carcasse très charpentée. Un toro de toute première catégorie. Et aussi un toro dur, sautant dans la cape, agitant sa tête avec violence face au cheval, ce qui coûta à Gabin Rehabi une légère blessure à l'épaule. Ce toro d'ouverture, encasté et dur, mourut debout, en luttant, après une épée très basse.
On comprenait, dès lors, toute l'importance qu'il fallait donner à ces combats et à ce qui se passait dans l'arène. Cela, le public ne le comprit pas forcément en toutes circonstances.
Heureusement que l'expérimenté Sánchez Vara était là, en chef de lidia. Après son combat au premier, et après avoir estoqué le premier toro de Pérez Mota, il se frotta au quatrième, un toro âgé de Moreno de Silva. Son subalterne, Raúl Ramírez, fut presque secoué au moment d'exécuter son saut à la garrocha. Et Sánchez Vara, lui, vit même le toro le poursuivre aux banderilles, en tentant de le chercher une fois la barrière sautée, où en essayant de l'accrocher après une dernière paire al violin. Danger sourd d'un toro qui réfléchit, et faena longue de Sánchez Vara, dans une vraie adversité, et au final une bonne estocade, libératoire qui permit au torero de faire un honorable tour de piste.
En deuxième position sortit un réserve de Yonnet après que le titulaire de Saltillo ait montré une faiblesse au niveau d'une patte. Bien présenté et armé le Yonnet, qui donna pendant la faena un coup de tête obligeant Pérez Mota à rejoindre l'infirmerie. Blessure, heureusement superficielle, au niveau du cou.
Le torero andalou retourna en piste pour affronter le cinquième, du fer de Saltillo, un toro avec énormément de force au cheval, qui renversa l'équipage d'Oscar Bernal, et faillit percuter picador et monosabios un peu plus tard lors d'un tiers du chaos. Encore un toro à la caste dure, et cette fois, c'est le frère du matador, Juan Contreras, qui brilla banderilles en main. A la muleta, ce toro paraissait plus évident que d'autres, mais il était lui aussi diablement encasté et exigeant.
On avait compris que ce serait un baptême du feu pour Noé Gómez del Pilar, qui se présentait en France en tant que matador. Il eut un premier toro exigeant, mais sans commune mesure avec le sixième. Le sixième, c'était Ruiseño, peut-être le dernier toro combattu dans des arènes avec le fer de Moreno de Silva. Un toro fort en présence, corpulent, et un pelage gris clair rappelant celui des toros de Pablo Romero. Et ce fut un combat sans trêve. Ruiseño donna des avertissements au matador dès les passes de cape, et semblait d'ores et déjà savoir ce qui se cachait derrière. Dix rencontres au cheval, qui étaient nécessaires compte tenu de l'adversité, et une bronca gigantesque de la part du public qui eut du mal à évaluer la situation et l'adversité. Une bronca aussi forte que le danger de ce toro.
Aux banderilles, les hommes en habits de lumières connurent bien des frayeurs lors de leurs passages, et la présidence prit l'excellente décision d'interrompre le tiers, même s'il n'y avait que deux banderilles égarées sur le toro. On pensait que Gómez del Pilar ne traînerait pas et irait directement chercher l'épée, mais ce ne fut pas le cas, puisque celui-ci devait considérer qu'il avait une carte à jouer, coûte que coûte. Une carte très dure, celle de rester avec sang-froid devant un toro manso et d'un immense danger. Il y eut, au milieu de ce combat sous tension, des passes très méritoires de la part de Gómez del Pilar, qui parvint à vaincre le toro de Moreno de Silva, et au final eut droit à une ovation méritoire.
Trois heures, pas une seconde de superflu, juste des toros durs et des toreros valeureux.

Florent

Ouvrez les portes

Si Céret existe encore sur la carte taurine, quasiment esseulée dans sa zone géographique, c'est grâce à son sérieux. Un sérieux indiscutable, et une réputation maintenue année après année depuis trente ans. Et ce n'est pas un raccourci que d'affirmer que sans l'ADAC à Céret, cette ville n'accueillerait aujourd'hui probablement plus de corridas.
Samedi matin, il y avait une novillada de Raso de Portillo, et l'impression de passer par à peu près toutes les sensations que l'on peut vivre dans une arène.
Une novillada forte, sérieuse, respectable, digne des lieux, et tout à fait acceptable pour la catégorie. A une exception près, et c'est là que l'on peut s'interroger, en rapport avec l'époque. Un cinquième novillo, "Ulano", magnifique, avec beaucoup de trapío, une estampe... mais beaucoup plus toro que novillo et dépareillant complètement du reste du lot. Une forte ovation à son entrée sur le sable, mais aussi la crainte et le pressentiment que l'on pouvait courir à la catastrophe. Certes, on pourra toujours dire que le caractère et le volume ne sont pas liés, et que des toros plus petits peuvent blesser, mais celui-là semblait vraiment démesuré.
Pourtant, il y a eu par le passé à Céret et dans d'autres arènes des novilladas avec des éléments aussi charpentés et corpulents que ce cinquième. Il y a cinq ou dix ans encore, des novilladas aussi fortes pouvaient exister à la rigueur car les novilleros les affrontant avaient plus d'expérience et de courses à leur actif. Aujourd'hui, avec la baisse du nombre de novilladas à vue d'oeil, pour de multiples raisons et facteurs, c'est le désert de Gobi en la matière.
Et dans n'importe quelle arène, lorsqu'arrive une novillada très forte, les jeunes qui s'y collent arrivent avec une expérience réduite. En 2016, en France, en prenant quasiment toutes les novilladas de la sorte, Manolo Vanegas et Guillermo Valencia, en plus d'assurer, ont réussi à masquer des carences qui existent réellement chez les novilleros actuels. En 2015, en se frottant peut-être trop tôt à ce type de courses, Louis Husson est tombé sur une marche trop haute et a dû renoncer à sa carrière.
C'est donc Daniel García qui affronta le fameux "Ulano", plus fort que beaucoup des toros d'Escolar Gil prévus pour le lendemain, bien qu'il ne s'agisse pas du même encaste et des mêmes caractéristiques en morphologie. Mais c'était frappant. Daniel García, conseillé depuis la barrière par Tomás Campuzano, a un concept pur et sans fioritures. Un novillero à revoir. En septembre dernier, il a remporté à Villaseca de la Sagra un trophée malgré un accrochage effrayant. Et cette année à Madrid, en avril, un novillo l'a encorné au cou. Beaucoup de novilleros, dont Daniel García fait partie, payent actuellement un tribut fort à leur passion et à leur détermination. Mais à quel prix ? Il est terrible que par compensation, ces jeunes gens doivent affronter des novillos-toros tandis que tant de vedettes ou autres n'ont que des adversaires très calibrés.
Au deuxième novillo, brave mais mal piqué, et par la suite amoindri, Daniel García avait déjà montré de beaux gestes. Tout comme au cinquième, très impressionnant donc, auquel il servit un somptueux début de faena par le bas, avec des doblones. Un exemplaire encasté, mais avec des possibilités... qui au seul moment où il paraissait éteint, sur la seule erreur d'inattention du novillero, le percuta de façon tragique. Quasiment tous les novilleros font des erreurs et celle-ci semblait arriver. On vit Daniel García tamponné, crocheté, commotionné, alors qu'un banderillero venant à la rescousse fut lui aussi soulevé. Par miracle, on ne déplora aucun coup de corne mais cela aurait pu être terrible. Comme dix ans auparavant, jour pour jour, le 15 juillet 2007... une bonne étoile sembla planer au-dessus des arènes de Céret.
Au-delà de cette parenthèse, on a connu chez Raso de Portillo des novilladas plus braves et plus encastées que celle-ci. 19 rencontres tout de même au cheval... tout en sachant que les deuxième et quatrième, les plus braves, ont été les plus mal piqués. Mario Palacios a affronté un premier novillo manquant d'étincelles, et un quatrième, au pelage gris, brave, encasté, et qui lui posa des difficultés.
Quant au troisième novillero à l'affiche, c'était le français Maxime Solera. Dans un costume vert bouteille et or, le même qu'à Peralta, en Navarre, où je l'avais pour ma part découvert, et où il avait reçu le prix au triomphateur. Maxime Solera, qui affiche peu de novilladas à son actif pour le moment, est encore méconnu. Il a, en tout cas, une envie et une générosité débordantes.
Présentation à Céret, et départ vers le toril, à portagayola. C'était face au troisième novillo, le soleil tapait fort, et l'on sentit un grand frisson, l'intensité dramatique d'un tel moment. La solitude face au défi, face à un jeu de portes, et face à l'adversaire qui au final déboule du toril. Cette sensation est encore plus forte à Céret qu'en d'autres endroits. Devant ce troisième Raso de Portillo, court de charge, on vit déjà chez Solera un courage indéniable et un métier encore à parfaire.
Mais c'est au sixième que vint le très grand moment de la matinée. Une autre portagayola, avec toute la vérité que cela implique, et un novillo passant très près de l'homme. En quatre rencontres, le Raso se défendit et fit sonner les étriers, c'est pour cette raison que plus tard on eut du mal à comprendre le tour de piste accordé. En revanche, le picador Gabin Rehabi sut parfaitement accomplir le tiers et reçut une forte et juste ovation.
Maxime Solera, qui avait été très appliqué dans les lidias et les mises en suerte, ne se démonta pas au moment de prendre la muleta. Des cites de loin face à un novillo encasté et exigeant, et une volonté d'imposer un toreo engagé, qui passe ou qui casse, avec les cornes frôlant le costume. Le novillero français sut donner la distance, dans les cites et dans les séries. Et de la main gauche, il signa deux à trois séries d'une énorme intensité, déclenchant les "olés" les plus profonds. Alors que la Cobla joua "Gallito", Maxime Solera fut surpris et vola sur les cornes, réalisant un soleil et retombant durement. Qu'importe, car il se releva et sa faena avait fait le plein d'émotion.
Pourquoi pas deux si il tue bien... Mais hélas, sans que ce ne soit volontaire, l'épée tomba trop bas, et les trophées s'envolèrent. Il y avait, et il y a encore, la fierté non dissimulée de voir un français (et même deux, avec le picador) briller en ces lieux, car ils sont rares à s'y aventurer. Et au final, le tour de piste au cours duquel fut acclamé Maxime Solera valait bien plus que des oreilles...

Florent

(Image de Louise G.)