mardi 8 août 2017

Le panache de Guillermo Valencia

On espère que l'histoire taurine de Parentis, de l'âge d'une vieille dame, durera longtemps encore. Élevages d'horizons différents, et novilleros parfois venus de très loin. Il y a ce décor que l'on côtoie chaque année et auquel il ne faut rien changer. Plaza de toros, château d'eau, usine de charbon actif, et centre-village de l'autre côté.
Cuvée 2017, de belles entrées aux arènes, et deux élevages atypiques, qui sont les plus fréquemment combattus dans leurs encastes respectifs. Monteviejo pour Vega-Villar et Prieto de la Cal pour Veragua. Et toujours, avec ces origines rares, livrant des toros aux airs anciens, des espérances en matière de grands tiers de piques. Cette année, il y en eut peu. En fait, il y eut un bon tiers de piques de Titi Agudo face au quatrième Monteviejo. Mais ce n'était pas un grand tiers, car le Monteviejo sortit seul des rencontres...
Les pensionnaires de Monteviejo, inégaux en corpulence mais bien présentés – avec un redoutable quatrième aux allures de Toro –, offrirent une franche noblesse pour quatre d'entre eux. Mais le manque de pratique des novilleros, palpable, fit qu'ils n'en profitèrent pas. Manuel Ponce a tiré au sort, en quatrième, le plus sérieux et coriace du lot. Pacheco a fait un tour de piste après une faena progressivement engagée au deuxième, mais sans point culminant. Et Daniel García eut, de la main gauche, de très beaux gestes, sans fioritures.
Le lendemain, c'était une journée consacrée à Prieto de la Cal. Avec le matin une sans picadors qui vit deux erales nobles et un autre plus encasté et intéressant. Hélas, on changea le troisième qui avait le bout d'une corne cassée – il s'agissait pourtant d'une non piquée et il aurait pu être maintenu – pour faire entrer à la place un petit exemplaire d'Alma Serena. Ont toréé le mexicain Héctor Gutiérrez et le colombien José Luis Vega, ce dernier étant durement secoué plusieurs fois. Mais la bonne surprise fut le sobresaliente Daniel de la Fuente, récent vainqueur des novilladas de Séville (ce qui n'est pas rien...), et qui affronta après la novillada le Prieto changé en troisième position, en donnant une véritable dimension dans tout ce qu'il fit. Il peut prétendre à débuter bientôt à l'échelon supérieur.
A propos de Prieto de la Cal, il est frappant de constater que la devise a marqué de manière indélébile l'histoire tauromachique de Parentis. Même sans l'avoir vue, ce qui reste de la novillada de 88, des paroles des anciens ou des chroniques de l'époque, attestent du caractère épique de celle-ci. Champ lexical du légendaire. Parentis 88, "Tarde d'apocalypse", "Goya sous les platanes", "Des Prieto de la Cal tout droit sortis de la mythologie".
L'élevage a certainement changé en trente ans, même s'il y a quelques saisons encore, la sauvagerie était toujours remarquable, avec des toros âgés et de caste dure, à Arles, Saint-Martin-de-Crau ou Céret. Ce que l'on craint ces dernières saisons chez Prieto, c'est avant tout la faiblesse assez récurrente.
Ce dimanche après-midi, en présentation, les Prieto de la Cal sortirent avec leurs plus belles caractéristiques. De beaux pelages, du trapío, et la particularité d'avoir les cornes sombres. Hélas, pas mal d'entre elles étaient abîmées, comme c'est aussi fréquent chez Prieto.
Très noble et de belle charge fut le premier novillo, devant lequel Mario Palacios s'appliqua et obtint une oreille. Les cinq autres furent généralement durs, âpres ou arrêtés. Mais ils n'étaient pas évidents et c'est ce qui permit de maintenir l'intérêt en piste. Le français Tibo García, s'il a connu des difficultés, s'en est au final bien sorti. Pour la petite histoire, son banderillero Julien Dusseing "El Santo" posa une paire de banderilles très exposée face au difficile sixième, à l'endroit exact où il y a dix ans, alors lui-même novillero, il avait été cueilli et gravement blessé à la cuisse par un Raso de Portillo.
L'autre novillero à l'affiche, c'était Guillermo Valencia, venu à Parentis faire son quatrième paseo. La veille au soir, à 21 heures, il défilait à Madrid pour une novillada d'Arauz de Robles. Et dès le lendemain matin, malgré la route, il assistait tout de même à la non piquée de Prieto de la Cal.
Trois paseos en ces lieux avant celui de dimanche après-midi, une oreille en 2014 face aux Yonnet, une oreille face à un Los Maños en 2016. Et entre les deux, des images fortes venant d'un souvenir très marquant. Le souvenir d'un jeune novillo tout sourire, malgré une arcade gonflée, après avoir vaincu deux ogres de Los Maños et coupé trois oreilles.
C'était en 2015, et on peut être certain que dans une grande arène, cet immense triomphe aurait eu une toute autre répercussion. Pour l'heure, le colombien Guillermo Valencia torée quelques novilladas, et revient forcément à Parentis chaque année. Face au cinquième Prieto de la Cal, il tenta de s'imposer avec des cites de loin, en donnant la distance, bien que la faena ait été exclusivement droitière. Son premier Prieto de la Cal, difficile et brusque, n'était pas un bonbon. Guillermo Valencia ne recula pas, et au final, alla plonger une estocade plus que sincère et angoissante. Le Prieto de la Cal l'accrocha violemment au niveau du gilet. Il ne faut pas abandonner ce jeune, lui qui, après tant d'efforts, devrait pouvoir prétendre à une belle alternative dans une arène française, et d'autres opportunités allant avec.
Dur car indifférent fut le public de Parentis à ce moment-là. Après cette estocade à la loyale, le public ne demanda quasiment pas de trophée. Ce coup d'épée, pourtant, face à un novillo qui ne permettait pas d'erreur, méritait l'oreille à lui seul. Et Guillermo Valencia, lui, mériterait une autre carrière.

Florent

vendredi 4 août 2017

Cuadri en zone portuaire

Azpeitia fait partie de ces arènes du Nord de l'Espagne qu'il faut un jour découvrir. Si possible par temps maussade, cela donne davantage de cachet, de charme et d'authenticité. Dans la grisaille, les couleurs et l'ambiance prennent tout leur caractère.
Bruine, brume, nuages bas, atmosphère de docks, de ports de pêche nordiques. Avec de jolies arènes datant de 1903, un paysage montagneux bercé d'un air océanique, puisque les vagues sont à seulement quinze kilomètres.
Un cadre old school, à part, avec aux fenêtres du couvent la bienveillance des bonnes soeurs regardant religieusement la course se dérouler.
Lundi, c'était Cuadri. Un pavillon dont les toros figurent parmi les plus imposants et les plus costauds. Cargos épais qui naviguent peu de fois par saison. La camada est courte, les corridas de Cuadri sont rares. Toros corpulents, et dont il existe seulement deux robes possibles : le noir qui est quasiment systématique, et le castaño qui est peu fréquent. Jamais en revanche, on ne verra la moindre tâche blanche sur un toro de Cuadri.
Toros du Sud de l'Espagne, pour lesquels on entend parfois prétendre (à tort) qu'ils sont des épaves, lourdes et figées pendant toute la durée du combat. La réalité, elle, dément ce postulat. Quand débarquent les toros de Cuadri, du fait de leur irrégularité, on ne peut jamais savoir à quoi s'attendre.
Ceux d'Azpeitia, s'agissant d'une arène de troisième catégorie, n'étaient logiquement pas de premier choix. Charnus, dans le type de la maison, annoncés entre 560 et 620 kilos, avec des cornes sans rien d'effrayant, et même plusieurs pointes abîmées.
Cuadri est une ganadería habituelle à Azpeitia. Et quand on parle des toros de Cuadri, on les imagine imposants, et on les rêve fiers et forts dans leurs charges, puissants, braves, encastés et mobiles.
Le ton majoritaire de la corrida d'Azpeitia aura été la noblesse. Plusieurs toros permettaient parfaitement de repartir avec des trophées. Six toros, un renvoyé aux corrales (le cinquième titulaire) car invalide. Des toros assez discrets en onze piques.
Trois heures de course, et en intermède, une fois le troisième toro tombé, ce fut le fameux "Zortziko", mélodie funèbre en hommage au banderillero José Ventura Laca, tué à Azpeitia en 1846.
Les Cuadri ont navigué sur le sable humide d'Azpeitia, pas avec la puissance qu'on aurait pu espérer d'eux, mais avec certaines autres particularités qui en feront toujours des toros intéressants. Un élevage rare, unique, à préserver et qu'il ne faut pas enterrer.
La corrida a commencé avec un premier toro très noble, face auquel Paulita, bien aimé à Azpeitia, a servi une faena allurée mais un peu lointaine, suffisante pour obtenir une oreille. Le quatrième, seul castaño du lot, permettait autant d'options de triomphe.
Le jeune colombien Sebastián Ritter, qui a peu de contrats, s'est entêté dans les cornes avec un premier adversaire maniable et un autre durement piqué et vite arrêté. Des épées basses à chaque fois. Mais coup de pouce des organisateurs qui lui ont filé un trophée à la révélation de la feria.
Et puis il y avait également Alberto Lamelas. Avec toujours autant de générosité dans ses efforts, tout d'abord devant un premier toro qui avait été le plus brave au cheval, noble ensuite sur la corne droite. Le cinquième Cuadri, lui, fut bien plus défensif. Et dommage que les épées d'Alberto Lamelas aient tardé à faire effet.
Il y a tant de choses perfectibles dans sa tauromachie. Mais l'essentiel est là, la volonté, le courage, ce désir de toréer à tout prix, et s'exposer face au toro. Une exceptionnelle réception à la cape devant le cinquième, avec des véroniques, et pour conclure : une larga à genoux, un farol, et une revolera ! Explosif. Revenait l'image de celui qui il y a dix ans était alors novillero. Au cours de l'été 2007, tandis qu'il était un inconnu ou presque, il marqua les esprits dans une autre plaza aux airs d'Atlantique. Parentis, une novillada de Raso de Portillo, le 5 août 2007. Le genre de courses où sont voués à se rendre ceux dont on prédit cruellement qu'ils ne feront pas carrière. Injuste monde des toros. Mais parfois, se pointent des hommes vêtus de lumière avec une détermination d'enfer. Inconnus au bataillon, mais avec l'envie de marquer les esprits, même si en piste la houle est forte. Alberto Lamelas fait partie de ceux-là. Et parce que cette course de 2007 à Parentis, comme d'autres depuis (Vic 2014 pour la plus célèbre), sont purement inoubliables.
Ce sont ces destins-là les plus beaux en tauromachie. Arriver complètement inconnu sur le sable des arènes, et devenir des années plus tard un visage incontournable. Pourvu que ces histoires-là continuent d'exister, encore, car ce sont elles qui contribuent au futur et à la grandeur du monde des toros.

Florent