vendredi 25 août 2017

Toros en Tafalla

Partir à l'aventure. Comme Fabrice Torrito, né en 1964 à Nîmes, la veille d'une corrida des Vendanges. Signe du destin. De ceux qui ne trompent pas.
Partir de loin surtout, car je n'ose même pas imaginer l'état dans lequel ce dernier a récupéré l'élevage du Marqués de Albaserrada il y a quelques années. Un fer qui devait être, comme on peut l'imaginer, dans une situation plus que délicate et précaire.
Et puis, savoir ce français partir un jour en Andalousie, élever des toros d'origine Pedrajas, et tenter de relancer la machine, cela a de quoi attirer l'attention. Soit il est fou, soit il a vu la lumière, ou bien dans le monde des passionnés et des rêveurs, il tient le haut du pavé.
Car dans l'origine Pedrajas cette dernière décennie, on est plus proche du vide que d'autre chose. Il paraît qu'il reste encore quelques bêtes chez Isaías y Tulio Vázquez, mais en revanche, chez Guardiola, avec la fameuse devise de María Luisa Domínguez Pérez de Vargas, hélas, plein de fois hélas, le crépuscule est tombé.
Il faut être un peu fou aussi pour envoyer un lot de toros aux arènes de Tafalla. La petite ville de Navarre, qui possède une très belle feria avec encierros et corridas, n'est pas la plus regardante qui existe sur la rigueur des combats de chaque toro.
Tafalla, dont au mois d'août la campagne aux alentours est de couleur paille, a une superbe plaza, bâtie au XIXème siècle. Pour les combats de chaque toro, malgré tout, le club taurin local essaye d'imposer du sérieux ces dernières saisons, et c'est une initiative remarquable. Après le paseo de la corrida de Marqués de Albaserrada du 15 août, la présidence annonça au micro qu'aucun tiers de piques ne serait changé avant deux rencontres au minimum. Le même message était affiché à l'intérieur du callejón sur de petites pancartes afin d'en avertir les picadors et cuadrillas. Curieusement, à l'écoute du message de la présidence, la moitié des picadors au moins se mit à rire et à pester. Comme si c'était un fardeau, alors qu'il s'agit simplement d'une volonté de tirer les débats vers le haut. Réagir ainsi, et plus tard piquer les toros de très mauvaise manière pour la plupart d'entre eux, c'était se tirer une balle dans le pied.
Dix jours à peine après la novillada de Riscle, forte mais dénuée de tout moteur d'après les présents, une vraie et déchirante déconvenue comme en ont connu au moins une fois dans leur existence tous les ganaderos, Fabrice Torrito faisait combattre à Tafalla une course sérieuse et âgée dans sa majorité.
Des poids lourds, qui auraient certainement pu franchir le toril des plus grandes arènes. Ils sortirent, pour pas mal d'entre eux, avec des pointes abîmées du fait des manoeuvres successives : desencajonamiento, encierro, enchiqueramiento...
Les quatre premiers, imposants et âgés, eurent tendance à s'arrêter vite dans le combat et à se défendre sur place. Il y avait face à eux un cartel sans rien de pimpant. Le catalan Serafín Marín, qui doit certainement songer au fait qu'il aurait pu avoir une autre carrière, le castillan Joselillo, et le colombien José Arcila, un torero méconnu.
Ce qui n'est écrit sur aucune pancarte en revanche, pour les toreros, c'est que Tafalla est une arène où en règle générale on ne fait pas le pas de plus. Certes, le danger existe dans chaque arène, mais les toreros réfléchissent probablement à la répercussion que pourrait avoir une prestation en se jouant la vie pour de vrai au centre de la plaza de Tafalla. Un écho sûrement minime, et on a quand même tendance à le remarquer chaque année à Tafalla.
Sauf si tu t'appelles José Miguel Pérez "Joselillo", et qu'avant une corrida la veille à Cenicientos (!), cela faisait onze mois que tu n'avais pas mis d'habit de lumières. Joselillo, qui possède une bonne situation dans le civil, est un torero d'afición débordante, à l'ancienne, avec un répertoire sec, rustre et sans élégance, mais avec une terrible envie de bien faire. Il le montra déjà face au deuxième, difficile et qui balançait de sacrés coups de tête, puis au cinquième, un toro encasté et intéressant. Encasté fut aussi le sixième toro pour le colombien Arcila. Dommage que celui-là ait été mal abordé, mal piqué, et soit reparti inédit. Au moins deux toros pour garder espoir, rêver encore, et se dire que dès le départ, Fabrice Torrito avait eu raison d'y aller. Y aller, et se battre pour une si belle cause. Celle des toros puissants, mobiles, aux armures fines, et redoutables, et en rêvant qu'un jour, peut-être lointain, au cours d'un même après-midi, il en sorte six braves.

Florent

jeudi 24 août 2017

Ponce à Roquefort

J'aime bien, voire beaucoup même, les arènes en bois de Roquefort. Cela fait authentique comme cadre. Peut-être aussi, parce qu'au détour d'une route de vacances, à l'été de l'an 2000, j'avais copieusement tanné mes pauvres parents dans l'idée d'y aller. Ce sont les premières arènes où j'ai assisté à une course dans le département des Landes, le plus taurin de France.
Avec le souvenir d'un jeune novillero décousu mais extrêmement courageux, Antonio de Mata, qui ce jour-là avait volé sur les cornes d'un novillo de San Martín. J'ignore exactement ce qu'il est devenu aujourd'hui, il a disparu du circuit, et j'avais lu un jour qu'il s'était essayé à une carrière de comédien. Sans nouvelles depuis. En tauromachie, les places au soleil sont malheureusement bien trop rares pour pouvoir contenter tout le monde.
Cette année à Roquefort, c'était le retour des Saltillos de Joaquín Moreno de Silva après la grande novillada de 2016. Et hélas, cette fois, par rapport à la cuvée 2016, le lot de cette année fut quelques niveaux bien en-dessous. En présence déjà, en caste aussi, et surtout en cornes, avec de nombreuses armures abîmées.
C'était pourtant le fer de Saltillo, un élevage à la fois fantasmé par les toreros et les aficionados. D'un côté parce que beaucoup de professionnels taurins considèrent qu'il est un élevage de l'impossible avec six démons par après-midi. Et de l'autre, l'idée des aficionados les plus toristas qui en attendent à chaque fois des comportements exclusivement sauvages et dignes du XIXème siècle. Or, en réalité, il y a un peu de tout chez Moreno de Silva. Du Saltillo, mais aussi du Santa Coloma – Buendía. Et à Roquefort, d'ailleurs, plusieurs novillos, avec noblesse, se laissaient parfaitement manoeuvrer. En revanche, s'il existe une tendance souvent confirmée dans cet élevage, c'est que plus les toros et les novillos ont le museau fin, s'approchant de la morphologie Saltillo, plus ils sont durs et coriaces.
Devant ce lot inégal, dont le sixième fut supérieur, c'est Daniel García qui triompha en coupant deux fois une oreille. Un triomphe assez généreux, avec deux faenas longues et pas forcément des choix de terrains opportuns. Il n'empêche que Daniel García délivra tout de même de beaux gestes.
Miguel Angel Pacheco empocha également un trophée, face au deuxième, dont les cornes étaient très délabrées et suscitèrent des protestations.
Et puis il y avait Ponce. Pas Enrique. Même si en retraçant la carrière du torero de Chiva, cela aurait été parfaitement possible de le voir dans les années 80 annoncé du côté de Roquefort.
Il s'agissait de Manuel Ponce, jeune novillero sans lien de parenté avec lui, vêtu d'un costume vert émeraude et or. Une semaine après son combat face aux Monteviejo de Parentis. Cette fois, dans la Monumental des Pins de Roquefort. Et puis, Ponce et bois, ça va bien ensemble.
Manuel Ponce, face aux Saltillos, est le seul à ne pas avoir obtenu de trophée. Pourtant, l'audace ne lui a pas manqué. Deux fois à portagayola, à s'agenouiller face au toril et à attendre. Un combat exposé face au premier, avant la foudre du quatrième, Lechucito, numéro 22, le plus Saltillo du lot. Peut-être affublé d'un problème à un oeil, mais dans tous les cas difficile dans le combat. Entre les piques et les banderilles, l'hilarité d'une partie du public devant les problèmes rencontrés par un subalterne à la surcharge pondérale était cruelle et n'avait rien de rassurant. Dans de telles situations, on a l'impression que le réel danger existant n'est pas pris en pleine considération. Lechucito était un novillo dur, très dur. Et ce que fit Manuel Ponce à la muleta, de manière brève, ce fut essayer plus que dignement. Quatre ou cinq tentatives de muletazos, pour capter une charge âpre, venant directement sur l'homme. Ce n'était pas une faena moderne, avec un quota minimal de passes. Manuel Ponce a essayé avant d'aller chercher l'épée, pour porter une estocade plus qu'honorable. Pas besoin d'une faena complète pour apprécier la sincérité du moment.

Florent

mercredi 23 août 2017

Vive la mariée

Mêlées entre tourisme et fêtes, les rues de San Sebastián sont bondées ce samedi 12 août ensoleillé. C'est la Semana Grande, qui chaque soir, connaît une immense effervescence, avec la baie de la Concha noire d'un monde venu contempler les feux d'artifices.
A l'angle de la rue principale (Kale Nagusia) et de la rue du 31 août se dresse la Basilique Sainte-Marie-du-Choeur. C'est jour de noces, et on devine aisément que les nouveaux mariés n'ont pas innocemment choisie cette date. Le carrosse de la mariée est une jolie décapotable, ancienne, avec un conducteur impeccablement vêtu et arborant un chapeau haut de forme. Tenue d'apparat pour la jeune femme, une belle et longue robe blanche, qu'observent tour à tour les passants, les locaux et les touristes qui y vont de leurs photos. Noces guindées. Le nouveau marié, lui, doit déjà être arrivé. Moment religieux d'une grande cérémonie. On leur souhaite une longue vie... commune.
A San Sebastián, ce jour-là, c'est aussi la première corrida de feria. Dans l'ovni d'Illumbe, de grandes arènes couvertes et polyvalentes aux sièges couleur bleu ciel. Elles ont été inaugurées en août 1998. Perchées au-dessus du stade d'Anoeta, elles succèdent au Chofre, situé bien plus près du centre, et qui avait été fermé dans les années 70.
A l'affiche d'Illumbe, des toros de Zalduendo pour Morante de la Puebla, Andrés Roca Rey et Ginés Marín. Zalduendo, qui est du pur Domecq appartenant désormais à de riches propriétaires mexicains, est un fer d'histoire très ancienne. Pour faire court, il fête en 2017 ses deux-cents ans, et était initialement basé en Navarre et détenteur, forcément, d'une toute autre origine.
Le Zalduendo d'aujourd'hui, c'est l'archétype du toro commercial, la quantité privilégiée à la qualité. Et souvent, le manque de caste, de bravoure, de moteur, de forces. Il y avait de belles armures, mais peu de trapío derrière, trop peu pour une arène de première catégorie.
Face à ces toros mièvres, le moment le plus vibrant de l'après-midi aura été un duel de quites face au deuxième bis, entre les jeunes espoirs Andrés Roca Rey et Ginés Marín. Des saltilleras – qui sont des manoletinas avec la cape – pour chacun. Un toro qui passe près, et quasiment le seul moment haletant de cette corrida. Le péruvien Roca Rey coupa une oreille qui ne restera pas dans les souvenirs, et Ginés Marín lui proposa les gestes les plus profonds de l'après-midi.
Morante de la Puebla, chef de lidia, fête en 2017 ses vingt ans d'alternative. A San Sebastián, devant seulement une moitié d'arène, son apparition fut très brève, si bien que le chic public de la belle ville balnéaire s'énerva. Morante avait d'abord abrégé devant le premier Zalduendo, complètement figé, décasté et arrêté, si bien qu'il n'y avait pas à en tenir rigueur à Morante... outre le fait d'avoir choisi un tel élevage. Et au quatrième, rebelote, face à un toro qui peut-être permettait un peu plus. Juste quelques passes en cassant le corps vers l'avant, comme un aveu d'impuissance et d'une envie disparue. Pas d'inspiration, et une bronca qui poursuivra le torero même jusqu'à la sortie des arènes.
La photo avec la famille Chopera en arrière-plan, parue le lendemain dans la presse, est édifiante, et retranscrit un peu le sentiment laissé au cours de cette corrida de San Sebastián.
Le lendemain soir, après une corrida au Puerto de Santa María, on apprit que Morante mettait un terme à sa carrière, au moins de façon provisoire. Une envie de divorce, quelque part. Un torero qui pourtant, dans sa situation, est loin d'être le plus à plaindre. On pourra rebondir sur le caractère unique de ses talents, mais aussi penser à ses 350 ou 400 collègues d'escalafón qui existent eux aussi. Ne versez pas de larmes, il n'y a pas mort d'hommes, et peut-être mieux encore, il reviendra certainement.
Que Morante décide de s'arrêter pour un moment n'a rien de nouveau ou de surprenant. A la rigueur, la peine que l'on pourrait avoir se dirige vers ceux qui l'apprécient et le suivent.
Moins pour ses caprices, pour les toros qu'il impose, et ses fulgurances tellement rares. D'ailleurs, en parlant de rareté, ses plus beaux gestes auraient encore davantage de cachet devant autre chose que la panoplie d'élevages habituels. On pourra toujours parler du Victorino Martín de Dax, mais en ce qui concerne l'adversité, ces dernières années, Morante s'y est trop rarement aventuré. Il y avait pourtant, pour briller encore plus, le besoin d'un cocktail de choses rares. Cela aurait eu meilleure figure que d'expédier sans procès des toros que l'on impose mais dont on se plaint. Comme un rendez-vous manqué.
Au fait, l'après-midi, avec une si fastueuse cérémonie, on pouvait songer à de jolis souliers pour la mariée. Belle et envieuse allure de cette dernière... Mais quand papa souleva la longue robe pour monter les escaliers sans trébucher, on découvrit des claquettes aux pieds de la mariée. Le paraître s'écroule.

Florent

mardi 22 août 2017

Château de cartes et de sable

Deba, Pays Basque, province de Guipúzcoa, vendredi 18 août. Au balcon de la mairie, et pour les malheureuses raisons que l'on connaît, le drapeau est en berne. Il s'agit du drapeau Basque, solitaire, car celui du Royaume d'Espagne n'est pas convié au balcon. Preuve d'une identité régionale extrêmement forte en ces lieux.
En bas, pourtant, sur le rectangle de sable surplombé par le drapeau, c'est l'Espagne et sa fête nationale qui sont invitées de longue date. Et ce 18 août, c'était autant le cas pour l'élevage que pour les jeunes toreros à l'affiche. Par ailleurs, la coutume et le formalisme classique d'un après-midi de toros y sont respectés.
Beaux paradoxes qui font que la tauromachie existe et se maintient vivement même hors Castille ou Andalousie.
Les rendez-vous de Deba sont rarement annoncés dans les médias taurins. Mais il est difficile de se tromper à ce sujet, car Deba est située pile entre San Sebastián et Bilbao, aussi bien géographiquement que dans le calendrier taurin.
L'arrivée à Deba, après avoir quitté l'autoroute, vaut plus que le détour. Une route en pente, des virages, la côte et l'océan. Un décor rêvé.
Le village, lui, bercé d'un climat humide mais doux, célèbre une fois à l'année, pour la San Roque, des novilladas sur sa place principale.
Et là, en y arrivant (relativement tôt, c'est mieux, car les arènes font le plein et y trouver des places peut être une quête difficile), on a la sensation de vivre et d'assister à quelque chose d'une autre époque. Sous l'arène rectangulaire et temporaire, il y a des bars, une banque et des commerces. Les façades autour sont belles et les balcons se remplissent à six heures du soir, au moment du paseo.
De la plage à la place, puisque le sable de l'arène provient directement du littoral situé à cinq-cent mètres à peine.
Cette arène, où se côtoient brise et soleil, a quelque chose de magique. Elle fait penser aux lieux que l'on connaît et où l'on rêverait d'y voir une arène. Lieux historiques et maritimes de préférence. De la plage à la place.
A Deba, la banda municipale joue divinement bien, interprétant notamment en piste avant le paseo le splendide "Agüero", du nom du célèbre torero de Bilbao.
Dans l'arène improvisée, un peu plus tard, sortirent quatre pensionnaires de La Ventana del Puerto, d'origine Domecq, le second fer de Puerto de San Lorenzo, sérieux, mobiles, encastés, exigeants, mais offrant tous des possibilités. Le matin, ils avaient couru l'encierro dans les rues du village, avant d'entrer en piste à partir de six heures du soir par le toril situé à l'angle de la place. Ils avaient vraiment de la présence dans cette petite et singulière piste.
Les deux novilleros à l'affiche étaient le madrilène Fernando Plaza et le salmantin Manuel Diosleguarde, qui réalisa les plus beaux gestes face au deuxième.
Le combat, dans une telle arène, n'est pas évident, puisqu'elle est étroite, rectangulaire, sans callejón, et que le sable y est incertain par endroits.
A la mort du troisième, comme à Azpeitia, le Zortziko (mélodie funèbre) est également respecté par le public debout et les toreros découverts, car José Ventura Laca, mortellement blessé en 1846 à Azpeitia, était originaire de Deba.
Les reflets du soleil sur cette arène temporaire, les façades et les habits de lumières ont quelque chose d'unique. Comme une arène qu'un enfant aurait imaginée de façon improbable, au beau milieu d'un village. Une place connaissant la vie routinière toute l'année durant, mais se payant le luxe de s'offrir des toros l'espace de trois ou quatre jours.
Château de cartes et de sable, comme cette plaza de toros de Deba, en Basque ils disent "Zezen plaza". Et bien plus loin, la jetée, le bord de l'océan, les surfeurs, et le même sable que celui des arènes. Une pensée aux éternels estivants. En se rappelant que ces fêtes annuelles, cette tradition, et ces nombreuses couleurs, sont précieuses. Mais il faut s'y rendre, profiter de la puissance de ces moments, se souvenir des rêves d'enfants. Et goûter à l'éphémère.

Florent

mardi 8 août 2017

Le panache de Guillermo Valencia

On espère que l'histoire taurine de Parentis, de l'âge d'une vieille dame, durera longtemps encore. Élevages d'horizons différents, et novilleros parfois venus de très loin. Il y a ce décor que l'on côtoie chaque année et auquel il ne faut rien changer. Plaza de toros, château d'eau, usine de charbon actif, et centre-village de l'autre côté.
Cuvée 2017, de belles entrées aux arènes, et deux élevages atypiques, qui sont les plus fréquemment combattus dans leurs encastes respectifs. Monteviejo pour Vega-Villar et Prieto de la Cal pour Veragua. Et toujours, avec ces origines rares, livrant des toros aux airs anciens, des espérances en matière de grands tiers de piques. Cette année, il y en eut peu. En fait, il y eut un bon tiers de piques de Titi Agudo face au quatrième Monteviejo. Mais ce n'était pas un grand tiers, car le Monteviejo sortit seul des rencontres...
Les pensionnaires de Monteviejo, inégaux en corpulence mais bien présentés – avec un redoutable quatrième aux allures de Toro –, offrirent une franche noblesse pour quatre d'entre eux. Mais le manque de pratique des novilleros, palpable, fit qu'ils n'en profitèrent pas. Manuel Ponce a tiré au sort, en quatrième, le plus sérieux et coriace du lot. Pacheco a fait un tour de piste après une faena progressivement engagée au deuxième, mais sans point culminant. Et Daniel García eut, de la main gauche, de très beaux gestes, sans fioritures.
Le lendemain, c'était une journée consacrée à Prieto de la Cal. Avec le matin une sans picadors qui vit deux erales nobles et un autre plus encasté et intéressant. Hélas, on changea le troisième qui avait le bout d'une corne cassée – il s'agissait pourtant d'une non piquée et il aurait pu être maintenu – pour faire entrer à la place un petit exemplaire d'Alma Serena. Ont toréé le mexicain Héctor Gutiérrez et le colombien José Luis Vega, ce dernier étant durement secoué plusieurs fois. Mais la bonne surprise fut le sobresaliente Daniel de la Fuente, récent vainqueur des novilladas de Séville (ce qui n'est pas rien...), et qui affronta après la novillada le Prieto changé en troisième position, en donnant une véritable dimension dans tout ce qu'il fit. Il peut prétendre à débuter bientôt à l'échelon supérieur.
A propos de Prieto de la Cal, il est frappant de constater que la devise a marqué de manière indélébile l'histoire tauromachique de Parentis. Même sans l'avoir vue, ce qui reste de la novillada de 88, des paroles des anciens ou des chroniques de l'époque, attestent du caractère épique de celle-ci. Champ lexical du légendaire. Parentis 88, "Tarde d'apocalypse", "Goya sous les platanes", "Des Prieto de la Cal tout droit sortis de la mythologie".
L'élevage a certainement changé en trente ans, même s'il y a quelques saisons encore, la sauvagerie était toujours remarquable, avec des toros âgés et de caste dure, à Arles, Saint-Martin-de-Crau ou Céret. Ce que l'on craint ces dernières saisons chez Prieto, c'est avant tout la faiblesse assez récurrente.
Ce dimanche après-midi, en présentation, les Prieto de la Cal sortirent avec leurs plus belles caractéristiques. De beaux pelages, du trapío, et la particularité d'avoir les cornes sombres. Hélas, pas mal d'entre elles étaient abîmées, comme c'est aussi fréquent chez Prieto.
Très noble et de belle charge fut le premier novillo, devant lequel Mario Palacios s'appliqua et obtint une oreille. Les cinq autres furent généralement durs, âpres ou arrêtés. Mais ils n'étaient pas évidents et c'est ce qui permit de maintenir l'intérêt en piste. Le français Tibo García, s'il a connu des difficultés, s'en est au final bien sorti. Pour la petite histoire, son banderillero Julien Dusseing "El Santo" posa une paire de banderilles très exposée face au difficile sixième, à l'endroit exact où il y a dix ans, alors lui-même novillero, il avait été cueilli et gravement blessé à la cuisse par un Raso de Portillo.
L'autre novillero à l'affiche, c'était Guillermo Valencia, venu à Parentis faire son quatrième paseo. La veille au soir, à 21 heures, il défilait à Madrid pour une novillada d'Arauz de Robles. Et dès le lendemain matin, malgré la route, il assistait tout de même à la non piquée de Prieto de la Cal.
Trois paseos en ces lieux avant celui de dimanche après-midi, une oreille en 2014 face aux Yonnet, une oreille face à un Los Maños en 2016. Et entre les deux, des images fortes venant d'un souvenir très marquant. Le souvenir d'un jeune novillo tout sourire, malgré une arcade gonflée, après avoir vaincu deux ogres de Los Maños et coupé trois oreilles.
C'était en 2015, et on peut être certain que dans une grande arène, cet immense triomphe aurait eu une toute autre répercussion. Pour l'heure, le colombien Guillermo Valencia torée quelques novilladas, et revient forcément à Parentis chaque année. Face au cinquième Prieto de la Cal, il tenta de s'imposer avec des cites de loin, en donnant la distance, bien que la faena ait été exclusivement droitière. Son premier Prieto de la Cal, difficile et brusque, n'était pas un bonbon. Guillermo Valencia ne recula pas, et au final, alla plonger une estocade plus que sincère et angoissante. Le Prieto de la Cal l'accrocha violemment au niveau du gilet. Il ne faut pas abandonner ce jeune, lui qui, après tant d'efforts, devrait pouvoir prétendre à une belle alternative dans une arène française, et d'autres opportunités allant avec.
Dur car indifférent fut le public de Parentis à ce moment-là. Après cette estocade à la loyale, le public ne demanda quasiment pas de trophée. Ce coup d'épée, pourtant, face à un novillo qui ne permettait pas d'erreur, méritait l'oreille à lui seul. Et Guillermo Valencia, lui, mériterait une autre carrière.

Florent

vendredi 4 août 2017

Cuadri en zone portuaire

Azpeitia fait partie de ces arènes du Nord de l'Espagne qu'il faut un jour découvrir. Si possible par temps maussade, cela donne davantage de cachet, de charme et d'authenticité. Dans la grisaille, les couleurs et l'ambiance prennent tout leur caractère.
Bruine, brume, nuages bas, atmosphère de docks, de ports de pêche nordiques. Avec de jolies arènes datant de 1903, un paysage montagneux bercé d'un air océanique, puisque les vagues sont à seulement quinze kilomètres.
Un cadre old school, à part, avec aux fenêtres du couvent la bienveillance des bonnes soeurs regardant religieusement la course se dérouler.
Lundi, c'était Cuadri. Un pavillon dont les toros figurent parmi les plus imposants et les plus costauds. Cargos épais qui naviguent peu de fois par saison. La camada est courte, les corridas de Cuadri sont rares. Toros corpulents, et dont il existe seulement deux robes possibles : le noir qui est quasiment systématique, et le castaño qui est peu fréquent. Jamais en revanche, on ne verra la moindre tâche blanche sur un toro de Cuadri.
Toros du Sud de l'Espagne, pour lesquels on entend parfois prétendre (à tort) qu'ils sont des épaves, lourdes et figées pendant toute la durée du combat. La réalité, elle, dément ce postulat. Quand débarquent les toros de Cuadri, du fait de leur irrégularité, on ne peut jamais savoir à quoi s'attendre.
Ceux d'Azpeitia, s'agissant d'une arène de troisième catégorie, n'étaient logiquement pas de premier choix. Charnus, dans le type de la maison, annoncés entre 560 et 620 kilos, avec des cornes sans rien d'effrayant, et même plusieurs pointes abîmées.
Cuadri est une ganadería habituelle à Azpeitia. Et quand on parle des toros de Cuadri, on les imagine imposants, et on les rêve fiers et forts dans leurs charges, puissants, braves, encastés et mobiles.
Le ton majoritaire de la corrida d'Azpeitia aura été la noblesse. Plusieurs toros permettaient parfaitement de repartir avec des trophées. Six toros, un renvoyé aux corrales (le cinquième titulaire) car invalide. Des toros assez discrets en onze piques.
Trois heures de course, et en intermède, une fois le troisième toro tombé, ce fut le fameux "Zortziko", mélodie funèbre en hommage au banderillero José Ventura Laca, tué à Azpeitia en 1846.
Les Cuadri ont navigué sur le sable humide d'Azpeitia, pas avec la puissance qu'on aurait pu espérer d'eux, mais avec certaines autres particularités qui en feront toujours des toros intéressants. Un élevage rare, unique, à préserver et qu'il ne faut pas enterrer.
La corrida a commencé avec un premier toro très noble, face auquel Paulita, bien aimé à Azpeitia, a servi une faena allurée mais un peu lointaine, suffisante pour obtenir une oreille. Le quatrième, seul castaño du lot, permettait autant d'options de triomphe.
Le jeune colombien Sebastián Ritter, qui a peu de contrats, s'est entêté dans les cornes avec un premier adversaire maniable et un autre durement piqué et vite arrêté. Des épées basses à chaque fois. Mais coup de pouce des organisateurs qui lui ont filé un trophée à la révélation de la feria.
Et puis il y avait également Alberto Lamelas. Avec toujours autant de générosité dans ses efforts, tout d'abord devant un premier toro qui avait été le plus brave au cheval, noble ensuite sur la corne droite. Le cinquième Cuadri, lui, fut bien plus défensif. Et dommage que les épées d'Alberto Lamelas aient tardé à faire effet.
Il y a tant de choses perfectibles dans sa tauromachie. Mais l'essentiel est là, la volonté, le courage, ce désir de toréer à tout prix, et s'exposer face au toro. Une exceptionnelle réception à la cape devant le cinquième, avec des véroniques, et pour conclure : une larga à genoux, un farol, et une revolera ! Explosif. Revenait l'image de celui qui il y a dix ans était alors novillero. Au cours de l'été 2007, tandis qu'il était un inconnu ou presque, il marqua les esprits dans une autre plaza aux airs d'Atlantique. Parentis, une novillada de Raso de Portillo, le 5 août 2007. Le genre de courses où sont voués à se rendre ceux dont on prédit cruellement qu'ils ne feront pas carrière. Injuste monde des toros. Mais parfois, se pointent des hommes vêtus de lumière avec une détermination d'enfer. Inconnus au bataillon, mais avec l'envie de marquer les esprits, même si en piste la houle est forte. Alberto Lamelas fait partie de ceux-là. Et parce que cette course de 2007 à Parentis, comme d'autres depuis (Vic 2014 pour la plus célèbre), sont purement inoubliables.
Ce sont ces destins-là les plus beaux en tauromachie. Arriver complètement inconnu sur le sable des arènes, et devenir des années plus tard un visage incontournable. Pourvu que ces histoires-là continuent d'exister, encore, car ce sont elles qui contribuent au futur et à la grandeur du monde des toros.

Florent